Homs détruite, cœur invaincu

Syrie Un filmdu FIFDH chronique pendant trois ansle martyre de Homs

Basset, jeune révolutionnaire,en est le héros

Comme celui de ses compatriotes, le destin d’Abdul Basset Saroot a basculé au printemps 2011. Gardien vedette dans une équipe junior en Syrie, il semblait promis à une grande carrière footballistique. Mais lorsque la contestation s’empare des rues de Homs, sa ville natale, ce jeune homme charismatique à la tignasse bouclée prend la tête des manifestations. Il avait alors 19 ans. Dès les premiers jours, il empoigne le porte-voix pour chanter des slogans pacifiques de sa composition. Juché sur des épaules, il n’hésite pas à défier les snipers et gagne vite le statut d’icône de la révolution. Cette exposition au grand jour lui vaut tout aussi rapidement l’inscription de son nom à la liste des personnes recherchées pour terrorisme par le régime de Damas.

En compétition au Festival du film et forum international sur les droits humains à Genève (FIFDH), le documentaire Return to Homs*, présenté en ouverture hier soir, suit Basset pas à pas. De l’amorce du soulèvement populaire, il suit le cours des rivières de sang jusqu’à l’été 2013. Les images du réalisateur Talal Derki donnent à partager les rares instants de félicité entre Basset et ses amis autant que ses crises aiguës de désespoir, lorsque la mort des proches finit par ôter tout sens à l’engagement.

Mais la puissance de ce film est de fusionner l’histoire singulière de Basset et celle, universellement tragique, de la destruction de Homs. Pour s’être fantasmée en capitale d’une révolution pour la dignité, la ville a été anéantie par l’armée de Bachar el-Assad. Au fil des prises de vues, ravagée par les bombardements, elle se consume jusqu’à devenir décor d’apocalypse. Son cœur, peu à peu asphyxié par les troupes du régime, finit par se vider de ses habitants, à l’exception des familles les plus pauvres et des combattants rebelles aux moyens dérisoires. «Je voulais que le spectateur ne soit pas seulement témoin, mais qu’il prenne part à ce qui se passe là-bas», explique Talal Derki.

Le jeune réalisateur, qui vivait à Damas avant de s’exiler, a interviewé une première fois Basset à Homs en 2011, après avoir repéré ses apparitions sur YouTube. Il ne savait pas alors que cette rencontre engendrerait un film, le seul à chroniquer la guerre au jour le jour sur l’intégralité de ses trente premiers mois. «L’attraction de Basset était irrésistible. Il fallait que je continue de le filmer», dit le cinéaste, dont le documentaire vient d’être récompensé au Festival de Sundance.

Au tournant de l’année 2012, il perd la trace de Basset. Lorsque ce dernier réapparaît devant l’objectif, c’est en brandissant son «cher fusil». Un massacre a été perpétré dans le quartier de Khalidiya; Basset a pris les armes, il est dorénavant chef de troupe. De petites victoires en grandes défaites, d’une blessure à l’autre, il finit par s’enfuir de Homs et se réfugie dans la campagne. Les renforts promis pour ouvrir une route qui aurait permis de désenclaver la vieille ville n’apparaîtront jamais. «Pour les combattants syriens, Homs est considérée comme perdue. Elle a été oubliée du reste du pays», dit Talal Derki. Aussi, l’été dernier, Basset cesse d’attendre. A la tête de quelques dizaines d’hommes, il retourne à Homs. Beaucoup périront dans la manœuvre. Basset, lui, est toujours en vie. Ou, plus exactement, en «survie» dans la vieille ville affamée.

Il n’a pas voulu prendre part aux opérations humanitaires négociées le mois dernier entre le régime et les rebelles avec l’appui des Nations unies. Des centaines de femmes, d’enfants ou de vieillards ont été évacués; des vivres sont parvenus dans le quartier assiégé, où subsistent encore au moins 1500 personnes. «Basset n’en partira pas», dit Talal Derki, qui continue de joindre son ami chaque semaine par Skype. «Avant tout parce qu’il ne veut pas que le régime achève de mettre la main sur sa ville. Et parce qu’il veut continuer de protéger ceux qui y restent.» Ces derniers mois, Basset a perdu trois frères, deux oncles et des dizaines de compagnons d’armes. Depuis longtemps, il a perdu tous ses rêves et sait qu’il finira en martyr, comme il le confie dans le film. «Il m’a dit qu’il n’abandonnerait jamais, dit son ami réalisateur. Il relèvera le défi jusqu’à sa mort.»

* A nouveau diffusé jeudi 13 mars à 19h au Grütli.

Un massacre a été perpétré dans

le quartier de Khalidiya; Basset a pris les armes