La photo officielle de la dernière réunion des dirigeants de l'Alternative bolivarienne pour les Amériques, l'Alba, avait un aspect quelque peu inhabituel. L'inévitable président vénézuélien Hugo Chavez, initiateur de cette alliance destinée à faire pièce aux ambitions de Washington sur le continent, était bien sûr présent, sanglé dans un impeccable costume bleu. Evo Morales, l'ancien syndicaliste bolivien, qui a depuis expulsé de son pays l'ambassadeur des Etats-Unis, était également de la fête aux côtés de Carlos Lage, vice-président cubain, et de l'ex-guérillero Daniel Ortega, à la tête du Nicaragua.

Une véritable réunion de famille à laquelle assistait aussi l'inattendu José Manuel Zelaya Rosales, président du Honduras, un pays gouverné par la droite depuis plus d'un siècle et qui fut la base arrière des Etats-Unis contre les guérillas d'Amérique centrale. Avant d'être élu en novembre 2005, ce grand propriétaire terrien était surtout célèbre pour son rôle à la tête des professionnels du bois, responsables par ailleurs d'une déforestation catastrophique. Depuis sa prise de fonction, il s'est aussi fait connaître par ses méthodes particulièrement répressives contre les manifestations d'enseignants ou de chauffeurs de taxi.

Bouée de sauvetage

Le 25 août dernier, pourtant, José Manuel Zelaya célébrait son entrée dans l'Alba «sans demander la permission à la puissance impérialiste», mais en avouant son attrait pour les pétrodollars vénézuéliens, faute de mieux. «Il y a six mois, pour faire face à la hausse des prix, je suis allé chercher de l'aide auprès du secteur privé. Qui m'a fermé la porte au nez. Quant à la Banque mondiale, elle ne m'offrait que 10millions de dollars», déplore-t-il. Hugo Chavez, lui, s'est montré beaucoup plus généreux, avec un prêt de 132 millions de dollars destiné à relancer la production agricole. Comme membre de Petrocaribe, association à travers laquelle le Venezuela livre du pétrole à bas prix à une quinzaine d'Etats de la région, le Honduras bénéficie par ailleurs d'un autre bonus, annuel, de 350 millions de dollars.

José Manuel Zelaya, à la tête d'un pays où six personnes sur dix vivent en dessous du seuil de pauvreté, présente l'alliance avec Caracas comme une bouée de sauvetage. Pour Enrique Ortez Colindres, ancien conseiller du président hondurien, cette relation va cependant bien au-delà du seul bénéfice financier. «Avant d'être président il m'avait déjà dit qu'il ne croyait pas en la démocratie telle qu'elle existait, qu'il allait attaquer les multinationales, les institutions de l'Etat, et mettre en avant le pouvoir citoyen. C'était déjà le slogan de sa campagne électorale.»

«Capitalisme sauvage»

Des accents révolutionnaires que José Manuel Zelaya a retrouvés en septembre dernier, à la tribune de l'ONU, quand il a fustigé «le capitalisme sauvage qui joue avec les peuples». Auparavant, en solidarité avec la Bolivie qui venait d'expulser l'ambassadeur américain de La Paz, il avait repoussé de plusieurs jours la réception des lettres de créance du nouvel ambassadeur des Etats-Unis à Tegucigalpa.

Dans un pays qui exporte 89% de ses produits vers les Etats-Unis et qui reçoit chaque année 3milliards de dollars de ses migrants, certains commencent aujourd'hui à se demander si José Manuel Zelaya, surnommé «Mel», fervent amateur de guitare et d'équitation, n'a pas perdu la tête. «Le président parle d'abord et pense après, déplore Juan Ferrara, ancien ministre des Finances. S'il continue sur ce chemin, nous allons avoir des problèmes.» «Profiter de cet argent pour des projets hydroélectriques, pour l'agriculture, oui, ajoute Roberto Micheletti, président du Congrès. Mais je suis en désaccord avec le Honduras si cette alliance devient politique, idéologique ou militaire.» Un débat que Hugo Chavez a déjà tranché en qualifiant de «traîtres» tous les Honduriens opposés à l'Alba.