Les organisateurs entendent maintenir la pression sur Carrie Lam, la cheffe de l'exécutif pro-Pékin de Hong Kong, qui a suspendu samedi un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine.

«Retirez la loi maléfique!», scandaient les protestataires vêtus de noir. Le défilé part d'un parc de l'île de Hong Kong pour gagner le Conseil législatif (LegCo, Parlement), au coeur de la ville. Il s'agit du même parcours que celui emprunté par une manifestation record organisée il y a une semaine et qui a réuni un million de personnes pour sept millions d'habitants, selon les organisateurs.

D'après ses détracteurs, le projet de loi placerait la population de l'ancienne colonie britannique à la merci du système judiciaire de Chine continentale, opaque et sous influence du Parti communiste. Les milieux d'affaires craignent que la réforme nuise à l'image internationale et l'attractivité du centre financier.

«La réaction de Carrie Lam n'était pas sincère, c'est pour cela que je manifeste aujourd'hui», explique Terence Shek, 39 ans, venu avec ses enfants.

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Une heure avant le début prévu du rassemblement, les stations de métro étaient remplies de protestataires vêtus de noir en route pour le point de départ. Le défilé empruntera le même parcours qu'une manifestation record organisée le dimanche précédent qui a réuni un million de personnes pour sept millions d'habitants, selon les organisateurs.

D'après ses détracteurs, le projet de loi placerait la population de l'ancienne colonie britannique à la merci du système judiciaire de Chine continentale, opaque et sous influence du Parti communiste. Les milieux d'affaires craignent que la réforme nuise à l'image internationale et l'attractivité du centre financier.

Près de 80 blessés

Mercredi, Hong Kong avait connu les pires violences politiques depuis sa rétrocession à la Chine en 1997. Une manifestation rassemblant des dizaines de milliers de personnes avait été dispersée par la police à coups de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc.

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Mme Lam ne s'est pas engagée à remiser définitivement son texte au placard. Les protestataires réclament en conséquence l'abandon du projet, la démission de la cheffe du gouvernement ainsi que des excuses pour les violences policières. «Cette suspension signifie que le projet pourra être réactivé à n'importe quel moment», déclare le militant Lee Cheuk-yan.

Près de 80 personnes, dont 22 policiers, avaient été blessées mercredi. Samedi, un homme est mort en tombant du toit d'un luxueux centre commercial du coeur de la ville, d'où il tenait depuis plusieurs heures une banderole: «Retirez complètement la loi d'extradition chinoise. Nous ne sommes pas des émeutiers. Libérez les étudiants et les blessés.»

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Les gens déposaient des bouquets de fleurs et des grues en origami sur les lieux du drame ainsi que des messages d'hommage. Les manifestants étaient invités à apporter une fleur en signe de respect.

Couteau dans le cœur

Jimmy Sham, du Front des droits humains civiques, a comparé le projet de loi à un «couteau» s'étant abattu sur Hong Kong. «Il a presque atteint notre coeur. Maintenant le gouvernement dit qu'il ne l'enfoncera pas davantage, mais il refuse aussi de le ressortir.»

L'opposition au projet de loi est très large, réunissant avocats, organisations juridiques influentes, capitaines d'industrie, chambres de commerce, journalistes, militants, religieux et diplomates occidentaux. En vertu du principe «un pays, deux systèmes», l'ancienne colonie britannique jouit de libertés inconnues en Chine, théoriquement jusqu'en 2047.

Mais le mouvement dépasse la question des extraditions et exprime un ressentiment beaucoup plus large contre Carrie Lam et contre Pékin, accusés de rogner depuis des années les libertés du territoire semi-autonome. La cheffe du gouvernement s'est quant à elle retrouvée de plus en plus isolée, les députés proPékin prenant eux-mêmes de plus en plus leurs distances par rapport au texte.

«Nous soutenons, respectons et comprenons cette décision», a déclaré un communiqué du ministère chinois des Affaires étrangères, parlant de la nécessité de "restaurer le calme au plus vite" dans le territoire.

Crainte des représailles

Les détracteurs de Mme Lam, qui a parlé d'émeutiers, lui reprochent d'avoir manqué plusieurs occasions de présenter ses excuses pour le comportement de la police. Celle-ci a justifié la vigueur de son action par les actes de violence perpétrés par certains manifestants. Mais l'opposition l'accuse de s'être servie des agissements d'une infime minorité pour se déchaîner sur l'ensemble des protestataires, en grande majorité pacifiques.

«Les groupes pro-démocratie ne vont pas s'arrêter là. Ils veulent profiter de la dynamique contre Carrie Lam, a expliqué à l'AFP l'analyste politique Willy Lam. Ils vont maintenir la pression et continuer sur cette lancée.»

Les protestataires réclament en attendant que la police abandonne les poursuites contre les manifestants accusés d'être des émeutiers. Ils craignent les représailles du gouvernement, dit le militant Lee Cheuk-yan, et veulent la garantie que «le peuple, les manifestants, ne soit pas harcelés et politiquement persécutés par le gouvernement.»

Nommée à la tête de l'exécutif par une commission largement composée des affidés de Pékin, Carrie Lam a affirmé que la loi sur les extraditions était nécessaire pour empêcher la place financière de devenir un refuge pour criminels, tout en admettant que son administration avait sous-estimé l'opposition populaire.

Jeunes sans direction

Dans une série d'entretiens avec l'AFP, des jeunes hongkongais montés à l'assaut de la police anti-émeutes cette semaine, la plupart étudiants, racontent qu'ils ont perdu leurs illusions sur les manifestations bon enfant et les campagnes de désobéissance civile. Comme des leaders des mouvements prodémocratie précédents croupissent en prison, ils n'ont pas de direction et sont organisés en petites cellules.

Sur la ligne de front, Sharon, étudiante de 18 ans. Elle dit avoir réalisé trois jours plus tôt que les manifestations pacifiques ne servaient à rien. Un nombre record de protestataires étaient descendus dans la rue pour demander le retrait du projet de loi. Dans un communiqué, le gouvernement hongkongais refusait d'en rabattre et maintenait son texte.

«Je me suis soudainement rendue compte que même si un million de personnes défilaient, cela n'aurait aucune répercussion», dit-elle. Comme les autres protestataires, elle parle sous couvert de l'anonymat. «Le mouvement (promémocratie) était dans l'impasse, les gens ont compris que les manifestations pacifiques ne marchaient pas vraiment.»

Contraste avec la «Révolte des parapluie»

Andrew, 22 ans, et un groupe de huit amis se sont préparés avec soin avant d'aller à la manif. Ils ont acheté des équipements de protection, lunettes, gants et film alimentaire pour se prémunir des brûlures causées par les gaz lacrymogènes, serviettes hygiéniques pour panser d'éventuelles blessures. Mais il souligne que lui et ses amis n'ont consulté personne avant d'agir ainsi.  La décision de charger les forces de l'ordre pour essayer de prendre le Conseil législatif (LegCo, Parlement local) fut spontanée, sans ordre venu d'en haut.

Ce n'était un choix délibéré mais le résultat des dynamiques de groupe à l'oeuvre, explique-t-il. Les manifestants ont été emportés par la «passion des foules et les actions de policiers» qui les ont mis en colère.

Le contraste avec l'immense mouvement prodémocratie de 2014, quand les protestataires avaient occupé pendant plus de deux mois des quartiers entiers pour réclamer l'élection du chef du gouvernement au suffrage universel, est saisissant. Hormis des affrontements sporadiques avec les policiers, le mouvement fut largement pacifique, porté par des leaders clairement identifiés.

Mais la «Révolte des parapluies» avait échoué à obtenir la moindre concession et bon nombre des figures du mouvement, comme le leader étudiant Joshua Wong et l'universitaire chrétien Benny Tai, sont en prison.

«Ce que nous avions fait jusque là était insuffisant pour faire ressentir au gouvernement la colère et le mécontentement du peuple. C'est pourquoi on a choisi de charger», ajoute Andrew. Il reconnaît que des actions coordonnées seraient plus simples mais plus personne ne veut prendre le risque d'être un meneur.

«Ne tirez pas sur nos enfants»

La police a qualifié cette manifestation d'émeute. Un commissaire vétéran d'ordinaire spécialisé dans les triades a présenté les protestataires comme «des gens organisés, préparés, radicaux et violents.» Le chef de la police de Hong Kong a défendu ses troupes en déclarant qu'elles avaient été ciblées par des projectiles potentiellement mortels comme des pavés.

Les forces de l'ordre comme Mme Lam ont été accusées d'usage excessif de la force. Les défenseurs des droits humains et des groupes de juristes et avocats influents ont jugé la réaction policière disproportionnée. Les images montrant les passages à tabac les plus violents sont devenues virales. Des parents ont manifesté avec des pancartes demandant: «Ne tirez pas sur nos enfants.»

Chris, parti manifester avec le numéro de téléphone d'un avocat écrit sur le ventre, juge que l'opinion hongkongaise d'ordinaire plutôt conservatrice a radicalement changé. «Ceux qui hésitaient un peu ou résistaient face aux tactiques plus radicales commencent à les accepter lentement», dit-il.

«Rien à perdre»

Andrew, qui raconte avoir été frappé à coups de matraque, est d'accord. «Des gens en costume venaient dans les postes de ravitaillement qu'on avait mis en place pour nous demander de quoi on avait besoin.»

Leung, une étudiante qui a participé à toutes les manifestations ces dernières années, assure que sa génération «n'a rien à perdre.»

Pour Andrew, les répercussions éventuelles du projet d'extradition l'emportent sur la peur d'être arrêté ou des conséquences pour son avenir professionnel. «Même si je choisis le confort et je deviens banquier, si cette loi est adoptée, je serais menacé», dit-il.