Manifestations

A Hongkong, la bataille pour échapper à la reconnaissance faciale

Avant de possibles nouvelles manifestations samedi, les protestataires hongkongais font tout pour éviter de se faire identifier. Ils ont développé un arsenal de tactiques pour éviter les logiciels de reconnaissance faciale

Un groupe de protestataires vêtus de noir s’est formé autour du pylône. L’un d’eux sort une scie à métaux et se met à le découper. Les autres y nouent une corde et se mettent à tirer dessus, jusqu’à ce que la structure s’effondre dans un fracas assourdissant. Les manifestants se jettent aussitôt dessus, versant du Gatorade dans ses circuits électroniques et arrachant ses câbles. Cette scène s’est déroulée samedi dernier lors d’une marche à Kwun Tong, un quartier industriel de Hongkong.

L’objet de leur colère est l’un des 400 lampadaires intelligents que la ville prévoit d’installer aux abords des grandes artères. Ils sont équipés d’une batterie de caméras et de senseurs. Le gouvernement dit qu’ils serviront à surveiller le trafic et à récolter des données météorologiques. Mais les manifestants pensent qu’ils abritent des technologies de reconnaissance faciale. «Ils permettront de surveiller les citoyens», dénonce Ventus Lau, l’un des organisateurs de la manifestation de samedi, que les autorités ont interdite.

Lire aussi: «L’armée chinoise n’interviendra pas à Hong Kong»

La reconnaissance faciale est en effet devenu le dernier terrain de bataille dans le conflit qui oppose depuis début juin la jeunesse hongkongaise au gouvernement de la cité portuaire. «Les policiers ont des GoPro sur leurs casques et de nouvelles caméras de surveillance ont été installées dans les quartiers qui ont vu le plus de manifestations», dénonce Ventus Lau. Derrière les lignes de front qui se forment lors des combats de rue, des policiers filment les protestataires avec des caméras fixées sur une tige.

«Cela a pour but de fournir des plans rapprochés et des images de bonne qualité à la police qui pourront lui servir à identifier des fauteurs de troubles après coup», souligne Anil Jain, un expert de la reconnaissance faciale à l’Université du Michigan. Il rappelle que chaque citoyen hongkongais se voit délivrer une carte d’identité. Une nouvelle version, introduite en novembre, contient une puce avec une photo et des données biométriques.

Appels à la délation

«Pour identifier un protestataire, il suffit de comparer les images saisies durant une manifestation avec cette base de données», glisse-t-il. A Hongkong, les caméras de surveillance ne sont en revanche pas dotées de logiciels de reconnaissance faciale, contrairement à celles installées dans la plupart des villes chinoises.

Autre tactique, des sites internet ont vu le jour pour récolter de l’information et des photos des manifestants. L’une de ces plateformes, appelée 803 Action, promet une récompense de 1 million de HKD (125 000 francs) si les données livrées aboutissent à l’arrestation d’un protestataire. Elle a été créée par Leung Chun-Ying, le prédécesseur de la cheffe de l’exécutif Carrie Lam.

Pour éviter de se faire identifier, les protestataires ont développé un arsenal de tactiques. «Nous nous couvrons le visage avec un masque antipollution, des lunettes de chantier et un casque», détaille Ventus Lau. Certains arborent carrément des masques à gaz contre les lacrymogènes ou des lunettes de ski aux verres réfléchissants. «Tant que les yeux, le nez et la bouche sont recouverts, les logiciels de reconnaissance faciale perdent toute leur efficacité», détaille Anil Jain.

Aveugler les policiers

Les manifestants se servent également de pointeurs lasers pour aveugler les policiers qui tentent de les filmer ou les caméras de surveillance. «Il nous arrive aussi de les recouvrir de peinture noire», glisse Ventus Lau. A chaque fois qu’un protestataire dévisse une barrière pour en faire une barricade ou détache des pavés, une carapace de parapluies se forme autour de lui pour le dissimuler aux yeux des caméras.

Les protestataires veulent en outre donner l’impression d’être une masse de citoyens interchangeables, alors ils s’habillent tous en noir, mettent du scotch sur les logos ornant leurs vêtements et évitent de désigner des leaders. Ils se servent en outre de billets individuels pour prendre le métro – laissant leur carte de transport contenant des données personnelles à la maison – et extraient la carte SIM de leur téléphone. Certains emballent leur carte bancaire dans de l’aluminium, pour rendre la puce qui y figure indétectable. Pour communiquer, ils utilisent le réseau social encrypté Telegram.

Les jeunes révoltés de Hongkong qui se feraient néanmoins identifier risquent de se faire arrêter et inculper pour participation à une émeute, une charge qui peut déboucher sur une peine de 20 ans. Plus de 750 protestataires ont été appréhendés depuis début juin, y compris les fondateurs de deux groupes sur Telegram interpellés en pleine rue alors qu’ils vaquaient à leurs activités quotidiennes.

Publicité