Asie

A Hongkong, sur le front de la nouvelle guerre froide

C’est l’unique territoire chinois où la liberté de parole et l’Etat de droit sont garantis. Mais le principe «un pays, deux systèmes» promis par Deng Xiaoping est mis à mal. Aujourd’hui, les démocrates hongkongais se battent contre le Parti communiste. Une lutte qui a une résonance internationale

«Reculez, ils vont tirer!» hurle une voix dans la foule. Il est un peu plus de 19 heures lorsque la police, après sommation, décoche les premières balles de gaz lacrymogène, sept ou huit. La fumée envahit le nord de Nathan Road, l’artère de Kowloon. Quelques personnes suffoquent. Des équipes sanitaires autogérées fournissent aussitôt une aide aux victimes: gouttes pour les yeux, eau, lunettes et masque contre les gaz. La police avance, les insultes pleuvent. «A bas les violences policières!» «Vous ne pourrez pas tous nous tuer!»

Depuis 17 heures, une petite foule s’est formée devant l’une des entrées de la station de métro Prince Edwards. Il y a deux mois, le 31 août, une intervention policière avait dégénéré en chasse à l’homme dans les wagons, puis les couloirs du métro, se soldant par une dizaine de blessés. La rumeur prétend qu’il y aurait eu un mort. La police, sous pression, a dû rendre publiques les images de vidéosurveillance, attestant des violences, mais censurées. La foule veut la vérité. On afflue, une fleur blanche à la main que l’on dépose sur les grilles de l’entrée du métro, transformée en autel recouvert de témoignages.

Le bâtiment protégé par de hauts murs qui jouxte Prince Edwards abrite le poste de police de Mong Kok. Avec la tombée de la nuit, vers 18 heures, il est la cible de rayons laser, pour aveugler les vigiles. Ce soir, c’est Halloween. Aucune manifestation n’est autorisée. Mais après cinq mois de contestation, les pro-démocrates comptent profiter de ce carnaval pour défier la nouvelle loi anti-masque et rappeler leurs revendications: une enquête contre les violences policières, la libération des manifestants détenus, l’abandon des accusations d’émeute et le suffrage universel. En face, le gouvernement a prévu de déployer 3000 policiers.

«Je suis prête à me sacrifier, à mourir s’il le faut, confie Jenny Woo, une psychologue rentrée du Royaume-Uni pour se joindre à la contestation. Nous sommes beaucoup de Hongkongais vivant à l’étranger qui reviennent défendre notre liberté, notre dignité. L’ennemi, c’est la Chine, c’est le Parti communiste. Il veut imposer sa loi. Nous n’en voulons pas.» A ses côtés, un groupe de garçons et de filles, entièrement vêtus de noir, masqués, viennent de former une bulle en se protégeant avec leurs parapluies ouverts. Lorsqu’ils s’éparpillent, une borne routière en plastique est au sol, elle va s’ajouter aux gravats pour stopper la circulation et bloquer le carrefour.

Une violence sans précédent

Une nouvelle charge de police et, cette fois-ci, tout le monde disparaît. Des troupes antiémeutes arrivent par le sud, les manifestants sont pris à revers. Mark, la vingtaine, ne porte pas de masque. N’a-t-il pas peur d’être identifié, d’être arrêté? «Rien à foutre. Je n’ai rien fait de mal, je me bats pour la justice. Filez, ils tirent dans notre direction!» En descendant vers le sud, ces scènes de guérilla urbaine se répètent: Mong Kok, Yau Ma Tei, Jordan, Tsim Sha Tsui. Toutes les stations de métro sont fermées. Sur la vitrine d’un commerce chinois, quelqu’un a tagué: «Si nous brûlons, vous brûlez avec nous.» Les forces de l’ordre contrôlent les carrefours, manœuvrent en ordre, envoient des salves de ces gaz particulièrement irritants, que l’on dit provenir de stocks périmés des forces de la police armée du continent. Dans la rue, il y a beaucoup de jeunes. Des étudiants, mais surtout les habitants de ces quartiers populaires. «On ne veut juste pas que Hongkong devienne une autre ville chinoise, explique Francis, un retraité. On va se battre jusqu’au bout. Personne ne croyait que la loi d’extradition serait annulée. On l’a fait. Carrie Lam ne peut rien pour nous.»

Carrie Lam, cet après-midi-là, s’adressait à la communauté d’affaires de Hongkong au Centre de convention, sur l’île de Hongkong, qui réunissait 3000 invités. La cheffe de l’exécutif de la région autonome spéciale expose ses mesures de soutien aux milieux économiques. «Nous sommes avec vous en ces temps difficiles.» Plus tard, ses services annonçaient que Hongkong entrait en récession. Pour le reste, le ton est ferme: «Nous voyons une violence sans précédent, des émeutiers, un sabotage organisé, des magasins vandalisés et la diffusion du chaos. L’économie est durement frappée. La situation est alarmante.» Puis elle rassure: «Hongkong conserve sa force principale, un Etat de droit et un système judiciaire indépendant. Nous allons stopper ces violences. Pékin est à fond derrière moi.» Les applaudissements sont polis. «La solution ne peut être que politique et non des mesures économiques», glisse un entrepreneur européen. La cote de popularité de Carrie Lam avoisine les 15%. Elle est devenue un gouverneur zombie aux yeux d’une majorité de ses administrés. «Espérons que Hongkong puisse émerger de la tempête et embrasser l’arc-en-ciel», conclut-elle avant de filer prendre un avion pour Shanghai, où un entretien avec Xi Jinping est prévu.

Pékin a pris le contrôle

«On est ici au cœur de la confrontation entre la Chine et l’Occident. C’est une révolution. C’est aussi une nouvelle forme de guerre froide, idéologique et stratégique. A Hongkong, il y a un peu du syndrome Astérix, l’asymétrie entre les manifestants et Pékin est absolue, note Jean-Pierre Cabestan, professeur d’études internationales à l’Université baptiste de Hongkong. Mais Pékin ne pourra pas mettre 3 millions de Hongkongais dans des camps. On voit mal le parti tuer la poule aux œufs d’or. Sa marge de manœuvre est étroite.» Sur les campus, c’est l’effervescence. Les murs de la démocratie et les slogans fleurissent. A l’Université de Hongkong, la contestation vise désormais la direction, en main de professeurs venus du continent. Sur ses façades, on lit ces slogans: «Libérer Hongkong», «Avec la Catalogne», «Résistance», «Eliminons le Parti communiste», «Plutôt rebelle qu’esclave», «Si on ne se révolte pas aujourd’hui, alors quand? Si ce n’est pas nous, alors qui?» Anita, étudiante en sciences, traduit un panneau rédigé par son association: «Notre combat représente la lutte entre une dictature totalitaire et les libertés démocratiques. […] Le peuple de Hongkong devrait être soutenu par une action internationale […].»

Trente ans après la chute du Mur, Hongkong prend des allures de nouveau symbole du «monde libre». «Certains observateurs décrivent Hongkong comme un Berlin-Ouest, explique Willy Wo-Lap Lam, professeur adjoint au Centre d’études chinoises à l’Université chinoise de Hongkong. Hongkong est au point focal du choc entre le «modèle chinois» d’autoritarisme dur et l’ordre occidental et ses normes globales que les jeunes manifestants soutiennent. Pékin affirme que les manifestations de Hongkong sont une révolution de couleur, qu’il s’agit d’une conspiration, d’une collusion entre forces anti-socialistes de Hongkong et les puissances occidentales emmenées par les Etats-Unis. Le but est d’étrangler le régime socialiste chinois.»

Plus tôt ce matin, Tanya Chan, députée démocrate du parlement hongkongais, déposait avec 23 autres parlementaires un recours contre la nouvelle loi anti-masque justifiée par une réglementation d’urgence datant de l’ère coloniale britannique. Récemment condamnée à 8 mois de prison avec sursis pour «incitation au trouble public», elle explique dans son bureau du 8e étage du parlement la situation: «Le gouvernement chinois a pris le contrôle de Hongkong et de sa police.» Selon elle, le mouvement d’opposition n’a toujours pas de leaders. Presque chaque jour, des actions sont organisées à travers les réseaux sociaux. Avec l’interdiction systématique de manifester et du port de masque, qui permettait de ne pas être identifié, une frange des manifestants se radicalise. «Nous avons essayé tellement de méthodes en vain à ce jour, explique Tanya Chan. Nous sommes contre les violences, mais les acteurs les plus radicaux nous livrent aussi des enseignements.»

La révolution n’est pas un dîner de gala

Leung Kwok-hung, célébrité locale connue sous le nom de «Longs Cheveux» et ancien parlementaire du camp démocrate, désapprouve: «Il faut réfléchir aux objectifs de l’action et aux moyens de résistance. La violence pour la violence est inutile. C’est une invitation à utiliser la violence par le gouvernement.» Ce trotskiste qui ne participe qu’aux manifestations dûment approuvées est catégorique: «Ce ne sont pas les Hongkongais qui vont décider de leur avenir, nous sommes trop petits. Cela dépendra des luttes internes à Pékin et du combat entre Pékin et Washington. Comme pour le sort de la Pologne et de l’Allemagne de l’Est.»

Comment résister? Sur Nathan Road, quelqu’un a écrit sur un bloc de béton qui sépare les voies: «La révolution n’est pas un dîner de gala.» C’est une citation de Mao Tsé-toung. L’action se déroule donc dans la rue. Et parfois passe par Genève. En juillet dernier, Denise Ho, star de la cantopop et militante LGBT intervenait durant soixante secondes devant le Conseil des droits de l’homme pour sensibiliser le monde aux enjeux de cette révolte. Deux fois elle fut interrompue par le représentant de Pékin. «Hongkong fait apparaître tous les problèmes que le reste du monde devra affronter avec la Chine, explique-t-elle aujourd’hui. Pékin utilise son pouvoir pour réduire au silence ses adversaires. On le voit à Hongkong, on le voit à Genève. Il est temps de se réveiller sur la réalité du pouvoir chinois, il est temps de se lever pour les valeurs universelles.» Et qui sait, ajoute-t-elle, «parfois l’histoire s’accélère. On l’a vu en 1989.»

Il est minuit ce 31 octobre. Kowloon est paralysé, mais sous contrôle. Sur l’île, les manifestants avaient envisagé de débouler vers Lan Kwai Fong, le quartier des bars de Central, déguisés, masqués, en sorcière, en Joker ou en Winnie l’ourson. La police a bouclé le quartier. Sur Wellington Street, un homme vêtu d’un treillis militaire, bannière étoilée en main, se met à chanter l’hymne des Etats-Unis. Des coolies l’observent, sans broncher. Ce jour-là, on a dénombré un blessé. Chez les manifestants.

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