Manifestations

Hongkong immobilisée par les combats de rue

La cité portuaire a connu un long week-end de manifestations. Les protestataires, qui dénonçaient la violence des triades et de la police à leur encontre, se sont violemment heurtés aux forces de l’ordre

Les heurts se sont poursuivis jusque tard dans la soirée dimanche à Hongkong. Les protestataires, qui avaient commencé à défiler dans l’après-midi malgré l’interdiction de la police, sont arrivés à 200 mètres du bureau de liaison chinois, la représentation officielle de Pékin dans la cité portuaire, avant de se faire repousser par les forces de l’ordre à coups de gaz lacrymogène et de balles en caoutchouc. «Ils ont tiré en plein dans la foule, dénonce Wong, un manifestant de 27 ans muni d’un masque à gaz et de lunettes de chantier. Certaines personnes ont été touchées à la tête.»

Ces heurts sont venus couronner un long week-end de manifestations, qui avait débuté vendredi avec un sit-in dans le hall d’arrivée de l’aéroport. Munis de panneaux et de flyers, les protestataires ont cherché à sensibiliser les touristes arrivant en ville à leur cause. «Notre devise est «sois comme l’eau», une citation de Bruce Lee, glisse Kelvin, un manifestant masqué qui a pris part aux événements de ce week-end. Nous arrivons rapidement et en masse et nous repartons tout aussi vite.»

Une attaque qui a fait 45 blessés

Samedi, les manifestants ont choisi de se retrouver sur une place de jeu, au cœur de Yuen Long, pour une marche non autorisée qui a réuni 288 000 personnes, selon les organisateurs. Cette bourgade rurale a été le théâtre dimanche dernier d’une attaque commise par une centaine d’hommes vêtus de t-shirts blancs. Munis de bâtons et de barres de fer, ils ont attaqué des protestataires et des quidams dans une station de métro, faisant 45 blessés. Des sources policières ont indiqué que les assaillants faisaient partie des triades 14K et Wo Shing Wo.

«J’ai été horrifié par ce qui s’est passé dimanche dernier, dit Eddy, un enseignant de 23 ans. Je suis venu aujourd’hui pour montrer que nous, les Hongkongais, ne sommes pas prêts à tolérer les gangs et les opérations terroristes sur notre territoire.» Les forces de l’ordre, qui ont attendu longtemps avant d’intervenir, ont été vertement critiquées. «Ils n’hésitent pas à s’en prendre aux protestataires, mais dimanche dernier ils n’ont rien fait pour nous défendre, s’emporte Ming, un vidéaste de 33 ans, qui a pris part au défilé. Ils sont de mèche avec les triades.»

Samedi soir, une vidéo circulait sur Telegram montrant des hommes en t-shirt blanc en train de former une haie d’honneur, munis de bâtons et de brassards rouges, pour des policiers en costume antiémeute.

«Sauvegarder nos droits»

Pour les manifestants pro-démocratie, les événements de dimanche dernier ont marqué un point de non-retour. «Ceci est une révolution, lance Ruby Chan, une étudiante de 19 ans. Nous devons nous battre pour sauvegarder nos droits, car personne d’autre ne le fera pour nous.» Beatrix Kwan, qui l’accompagne, poursuit: «Nous sommes de mieux en mieux préparés et sommes prêts à en découdre avec la police s’il le faut.»

Samedi aussi, les heurts se sont poursuivis jusque dans la soirée. L’assaut final a été donné juste avant minuit, avec une spectaculaire invasion de la station de métro de Yuen Long, durant laquelle les policiers ont tabassé des protestataires à coups de bâton.

Le mouvement qui est né début juin en opposition à une loi – suspendue depuis – autorisant l’extradition de suspects en Chine, ne s’essouffle pas car il repose sur un vaste réservoir de frustrations. «La Constitution adoptée lors de la rétrocession de Hongkong à la Chine prévoit l’introduction progressive de droits démocratiques, comme l’élection au suffrage universel du chef de l’exécutif et du parlement, détaille Willy Lam, un politologue de l’Université chinoise de Hongkong. Mais vingt-deux ans plus tard, rien n’a bougé.»

Les manifestants craignent en outre la fin de la politique «un pays, deux systèmes», qui concède une certaine autonomie à la ville, prévue pour 2047. «Je me sens impuissant, confirme Eddy, le manifestant de Yuen Long. Ces dernières semaines, des millions de personnes sont descendues dans la rue et le gouvernement a tout simplement ignoré nos demandes. Nous sommes sans voix car nous n’élisons pas ceux qui nous dirigent.»

Les possibilités d’ascension sociale ont aussi diminué, surtout pour les jeunes diplômés. «Hongkong possède le marché immobilier le plus cher au monde et le coût de la vie avoisine celui de Londres ou de Paris, mais les salaires n’ont pas suivi», souligne Willy Lam. Le loyer d’un deux-pièces au centre-ville s’élève à 16 551 HKD (2100 francs), alors que le salaire moyen atteint à peine 19 100 HKD (2425 francs).

«Il nous est impossible de gagner assez pour vivre dignement, dénonce Ming, le vidéaste. Nous sommes obligés de rester vivre chez nos parents même lorsque nous faisons carrière, sans le moindre espoir de pouvoir un jour nous payer notre propre logement.»

Des migrants en provenance de Chine

Ces tensions sont exacerbées par l’arrivée de nombreux migrants en provenance de Chine continentale. «Les Hongkongais sont en compétition avec eux pour décrocher un emploi ou obtenir un logement subventionné», indique Willy Lam. Ils sont 1,5 million à s’être installés dans l’ancienne colonie britannique depuis 1997.

«Ces immigrés votent pour des candidats pro-Pékin lors des élections et transforment la culture de la ville», déplore Kimmy Chan, une manifestante de 39 ans qui possède une ligne de soins de beauté. Les Hongkongais déplorent par exemple l’usage de plus en plus répandu du mandarin dans cette cité où l’on parle le cantonais.

La profondeur de ce ras-le-bol explique pourquoi le mouvement n’est pas dominé uniquement par les étudiants, contrairement à la Révolution des parapluies de 2014. «Des fonctionnaires ont envoyé des pétitions au gouvernement en soutien aux manifestants et des associations d’avocats ont dénoncé les violences policières, note Willy Lam. Dans les cortèges, on voit défiler les parents et même les grands-parents des protestataires.»

Un certain nombre de Hongkongais ont carrément décidé d’émigrer. Depuis le début des manifestations, les agences qui proposent des services d’expatriation vers Taïwan, Singapour ou le Canada ont vu leurs affaires exploser. L’une d’elles, Anlex, reçoit plusieurs centaines de demandes par jour.

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