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HongKong: l’exécutif plie, la rue continue de résister  

Conspuée par la rue et lâchée par sa majorité, la cheffe de l’exécutif, Carrie Lam, a dû suspendre son projet d’extradition vers la Chine. Mais cela n’a en rien désamorcé la crise. Ils étaient près de deux millions dans la rue dimanche pour exiger sa tête et le retrait définitif du texte controversé

C’est un abandon qui prend la forme d’une suspension. Pour ne pas perdre la face, Carrie Lam a indiqué samedi que le gouvernement avait décidé de «suspendre» la procédure d’amendement législatif et de «relancer notre communication avec tous les secteurs de la société».

Le scénario semblait pourtant écrit d’avance: le Conseil législatif, le parlement local, dominé par une majorité pro-Pékin, allait disposer de 66 heures à compter de mercredi pour étudier le texte qui permettrait au gouvernement central d’exiger de l’ex-colonie britannique qu’elle lui remette des personnes recherchées par la justice chinoise. Le vote final était fixé au 20 juin. Mais rien ne s’est finalement passé comme prévu.

«Son plan a été un peu ébranlé par la manifestation du 9 juin qui a rassemblé plus d'un million de personnes. La majorité était prête à la suivre… en apportant des amendements. Mais les violences de mercredi ont joué un rôle décisif», analyse Jean-Pierre Cabestan, professeur en sciences politiques à l’Université baptiste de Hongkong.

«Prêts au sacrifice»

Les violences, qui ont fait plus de 80 blessés dont une vingtaine parmi les forces de l’ordre, ont provoqué une onde de choc et de colère parmi nombre de Hongkongais, attisant le jusqu’au-boutisme de certains, qui se disaient «prêts au sacrifice». L’un d’eux d’ailleurs est mort vendredi soir en tombant d’un bâtiment alors qu’il venait d’accrocher une grande banderole réclamant le retrait du texte sur l’extradition.

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Les méthodes musclées de la police ont par ailleurs déclenché une avalanche de critiques et nourri les inquiétudes que le plan ne déstabilise l’équilibre social, politique mais aussi économique de Hongkong. Dans ce climat de tensions, il devenait impossible de reprendre le débat de manière sereine et raisonnable. Carrie Lam a donc multiplié les tractations en coulisses, s’entretenant avec des membres de l’establishment local. Elle a également consulté Pékin, lors d’une réunion confidentielle vendredi à Shenzhen, ville chinoise frontalière de Hongkong.

Secousses sur les marchés

Dans le même temps, les piques se faisaient plus audibles. Certains piliers de la majorité s'interrogeaient dans la presse sur «l’obstination» et l’opportunité de la cheffe de l’exécutif à faire passer le texte en force. «Comment pourrons-nous gouverner si nous perdons la majorité au parlement?» demandait ainsi le député pro-Pékin James Tien. Pékin se désolidarisait aussi par la voix de son ambassadeur de Chine au Royaume-Uni, Liu Xiaoming, qui affirmait à la BBC que Pékin n’avait donné aucune instruction au gouvernement de Hongkong. «Une prise de distance tactique et tardive», relève Jean-Pierre Cabestan.

Enfin, les secousses se sont fait sentir jusque sur les marchés. L’indice Hang Seng baissait mercredi à l’ouverture, signe que «les investisseurs restent effrayés par les conséquences considérables que la loi sur l’extradition pourrait avoir», notamment sur «la viabilité de Hongkong en tant que centre financier majeur», relevait le cabinet Vanguard Markets. Même des tycoons locaux commençaient à déplacer leur fortune personnelle offshore, rapportait Reuters.

Désamorces la crise

Pour toutes ces raisons, Pékin a donc voulu désamorcer la crise. «Xi Jinping n’est pas aussi puissant qu’il y a un an. Il est critiqué en interne, il doit faire face à des difficultés économiques et à la montée du chômage», note Jean-Pierre Cabestan, sur fond de guerre commerciale avec Washington. «Il n’allait pas se battre pour soutenir un projet qu’il n’avait même pas initié» et, qui plus est, porte en lui un risque de contagion.

Jamais Hongkong n’avait connu de mobilisation de cette ampleur, hormis peut-être lors de la répression de Tiananmen en 1989. En 2003, un demi-million de personnes avaient manifesté contre l’application de l’article 23 de leur mini-Constitution, qui proscrit «la subversion à l’encontre du gouvernement central». La mobilisation avait fait plier le gouvernement et contraint le chef de l’exécutif de l’époque à la démission. Les jours de Carrie Lam semblent donc comptés.

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