Asie

Hongkong recourt à une ancienne loi d’urgence pour mater la contestation

Incapable de réduire le mouvement de protestation en cours depuis juin, le gouvernement de Hongkong a ressorti vendredi un vieil instrument datant de l’époque coloniale. La mesure décuple les prérogatives de l’exécutif et fait peser une sérieuse menace sur l’Etat de droit

La cheffe de l’exécutif Carrie Lam a recouru à une loi d’urgence de 1922, restée inutilisée depuis un demi-siècle, pour interdire le port du masque. L’objectif est de «restaurer l’ordre» et d’en finir avec une contestation politique sans précédent qui pose «un sérieux danger pour la sécurité publique». Mais dès l’annonce faite, écoles et centres commerciaux ont anticipé leur fermeture en prévision de manifestations et la bourse a clôturé à la baisse.

«Nous pensons que la nouvelle loi aura un effet dissuasif sur les manifestants violents et masqués et aidera la police» qui est «en mode réactionnaire», a voulu convaincre devant la presse Carrie Lam. Sa cible: les «émeutiers» comme elle les désigne, qui s’attaquent aux forces de l’ordre ou vandalisent les enseignes détenues par des capitaux chinois. Des militants qui dissimulent leur visage pour préserver leur identité, se prémunir de poursuites judiciaires mais aussi se protéger des gaz lacrymogènes ou gaz poivre intensément utilisés par la police.

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Le recours à cette loi est débattu depuis plusieurs semaines au sein du gouvernement, et sans doute avec Pékin. Car en dépit de plus de 1800 arrestations, de centaines de comparutions devant la justice et de nombreuses interdictions de manifester, la contestation antigouvernementale a continué de secouer quotidiennement la région semi-autonome. Cette décision survient trois jours après une fête nationale explosive et sanglante. Alors que Pékin célébrait le 1er octobre le 70e anniversaire de la fondation du régime, 11 des 18 districts du territoire semi-autonome hongkongais se sont embrasés. Et, pour la première fois, la police a tiré à balles réelles sur un manifestant, le blessant grièvement.

Les quasi pleins pouvoirs

En activant cette loi d’urgence, l’exécutif s’est arrogé les quasi pleins pouvoirs. La cheffe de l’exécutif peut désormais recourir à la censure, limiter l’accès internet, prendre le contrôle de la presse, des ports et des transports. Elle peut également modifier les règles d’arrestations et de perquisitions et procéder à des expropriations, ce qui constitue une grave menace sur l’Etat de droit qui fait de Hongkong l’une des principales places financières du monde.

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Devant la presse vendredi, Carrie Lam s’est voulue rassurante: «La loi d’urgence ne signifie pas que Hongkong est en état d’urgence ni que nous déclarons l’état d’urgence.» Mais pressée par les journalistes, elle a fini par lâcher que «les libertés ne sont pas sans limites». Si la mesure anti-masque ne permet pas de juguler la contestation, «nous continuerons d’identifier les moyens de régler la situation. Nous nous montrerons très prudents et prendrons en compte tous les intérêts de Hongkong», a complété la dirigeante désignée par Pékin en 2017.

Pour le député pro-démocratie Dennis Kwok, «l’usage profondément inutile» du nouvel outil législatif marque «le début d’une dégringolade vers un Etat autoritaire. La période d’application de la loi peut être étendue à l'infini et la prochaine étape sera de réduire les libertés et les droits des Hongkongais, y compris en annulant les élections de districts en novembre», a redouté l’élu devant la presse.

Vers un Etat autoritaire

«La réputation internationale de Hongkong est basée sur la Basic Law [la mini-Constitution locale, ndlr] qui garantit la séparation des pouvoirs et l’indépendance judiciaire», a fait valoir de son côté le Front civil des droits de l’homme. Or selon ce regroupement d’organisations pro-démocratiques, «le gouvernement de Carrie Lam a exercé ses droits pour évincer le pouvoir législatif». Le parlement local devrait toutefois être consulté, mais il ne fait sa rentrée que le 16 octobre et sa majorité écrasante favorable à Pékin ne devrait pas mettre de bâtons dans les roues du gouvernement.

La loi d’urgence pourrait aussi avoir un effet durablement négatif sur le climat de confiance et sur les quelque 8000 entreprises et centaines de banques étrangères basées à Hongkong. L’effet de la loi d’urgence «est très négatif» et représente «une étape supplémentaire dans l’escalade des tensions, commente une cheffe d’entreprise européenne s’exprimant sous le couvert de l’anonymat. Nous nous enlisons dans une impasse. Quelle sera la prochaine étape: un couvre-feu?»

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