De Taipei à Hongkong, une jeunesse chinoise en rébellion

Il y a quelques mois, Taïwan était paralysée par une révolte étudiante comme l’île n’en avait encore jamais connu. Surnommée le «mouvement des tournesols», cette opposition est parvenue à faire échec au gouvernement qui s’apprêtait à faire valider par le parlement un accord en vue d’une plus grande intégration économique avec la Chine. Une opération menée à la hussarde. Furieux, les étudiants ont occupé le parlement durant plusieurs jours ainsi que des bâtiments gouvernements, jugeant que l’extension d’un traité de libre-échange signé quatre ans plus tôt avec Pékin menaçait désormais l’indépendance même de Taïwan. Acculé, le président Ma Ying-jeou a suspendu, en avril, la procédure de ratification, provoquant du même coup une crispation avec Pékin. La jeunesse venait de gagner une première bataille.

Quand les étudiants de Hong­kong se sont à leur tour soulevés contre leur gouvernement accusé d’avoir cédé à un diktat de Pékin sur l’avenir politique de la «Zone administrative spéciale», leurs camarades de Taïwan se sont sentis directement concernés. Car à bien des égards le mouvement des parapluies et celui des tournesols se ressemblent. Mieux, ils se nourrissent. A Taipei comme à Hong­kong, une nouvelle génération cherche à prendre son destin en main, contre Pékin aussi bien que contre les élites locales.

Gangsters et agitation

«Les deux mouvements partagent les mêmes valeurs et les mêmes buts», explique Liu Shih-chung, président de la fondation Taiwan Brain Trust qui produit chaque mois un sondage sur la vie politique de l’île. «On veut plus de démocratie, on ne fait pas confiance au pouvoir.» En mars, plusieurs étudiants de Hongkong étaient à Taipei pour observer la stratégie de leurs camarades. A l’inverse, des étudiants taïwanais, dont des leaders du mouvement des tournesols, se sont rendus à Hongkong quand les manifestations ont débuté.

«Je suis tous les jours en direct par Internet ce qui se passe à Hong­kong, témoigne Chen Liang-fu, étudiant de première année en business international à l’Université nationale de Taïwan. J’ai un sentiment de déjà-vu: d’abord le gouvernement envoie la police. Sans succès. Alors il essaye de diviser le mouvement et il envoie ses gangsters pour créer de l’agitation.» Chen Liang-fu, en première ligne lors du mouvement des tournesols, fait un pas de plus comparant ce qui se passe dans les marges du monde chinois au Printemps arabe. Là-bas comme ici, grâce aux médias sociaux, la jeunesse se forge une nouvelle conscience civique et prend par surprise les autorités. Craignant que le mouvement puisse gagner les étudiants du continent, Pékin a renforcé sa censure sur les révoltes taïwanaise et hongkongaise comme il le fit lors de la «révolution de jasmin» en Tunisie.

Sur l’île, tout le monde ne partage pas cette analyse. «Les situations à Taïwan et à Hongkong sont totalement différentes, explique Vanessa Y. P. Shih, vice-ministre des Affaires étrangères de Taïwan. Nous sommes démocratiques et libres. Hongkong est régie par Pékin au nom de la formule «un pays, deux systèmes» qui est inacceptable pour Taïwan.» Les officiels taïwanais rappellent que Hongkong est une ancienne colonie britannique alors que la République de Chine (nom officiel de Taïwan) est un Etat souverain fondé en 1912.

Sentiment indépendantiste

«Depuis que nous avons assoupli les restrictions pour les visites des Chinois, il y a de plus en plus de Hongkongais qui viennent expérimenter notre mode de vie, confie Manfred P. T. Peng, directeur général du Département des services de l’information internationale du gouvernement. Comment ne les influencerions-nous pas? Hongkong a la liberté mais pas la démocratie; la Chine n’a ni liberté ni démocratie; Taïwan a les deux. Ne nous sous-estimez pas!» Contrairement à Hongkong, le pouvoir taïwanais a cédé aux revendications étudiantes. Du moins dans pour l’heure.

«Hongkong agit comme un miroir pour Taïwan», poursuit un observateur étranger à Taipei. Pour ceux qui avaient un doute, la question est désormais tranchée: la formule «un pays, deux systèmes», comme vient encore de le répéter Xi Jinping, le président chinois, à l’intention de Taïwan, territoire que Pékin revendique toujours, est sans avenir. Le diplomate voit les mêmes frustrations et le même sentiment de déclassement chez les étudiants taïwanais et hongkongais: «Ils partagent un même ras-le-bol.» Depuis une dizaine d’années, le salaire réel à Taïwan a reculé. La concurrence de la Chine se fait plus forte.

A Taïwan, les manifestations se sont traduites par un net renforcement de l’identité locale par opposition à une appartenance chinoise. Surtout dans la tranche d’âge des 20-29 ans. Ils sont 97% à se déclarer en faveur de l’indépendance si le statu quo actuel – qui maintient l’ambiguïté entre une indépendance de fait et une souveraineté disputée par Pékin aussi bien que par le Kuomintang, le parti nationaliste au pouvoir à Taipei – devenait obsolète. Liu Shih-chung prévoit que les manifestations hongkongaises vont encore renforcer ce sentiment. «La démocratie taïwanaise est à un tournant», dit-il.

Sûr de soi comme on peut l’être à 18 ans, Chen Liang-fu est catégorique: «Si Taïwan demeure indépendante, je reste. Sinon, je pars à l’étranger. Je ne veux rien à voir avec la Chine et le parti communiste.» La fuite des cerveaux, c’est un autre syndrome commun à la jeunesse taïwanaise, hongkongaise et chinoise .