Médias

En Hongrie, l'agonie de la presse indépendante

Un an et demi après la fermeture brutale du journal d’opposition «Nepszabadsag», son concurrent conservateur «Magyar Nemzet» – qui s’est retourné contre le premier ministre Viktor Orban, fraîchement réélu – a cessé de paraître

Cent cinquante personnes sur le carreau et une existence de 80 ans mise à la poubelle en quelques heures. Telles sont les conséquences dramatiques de la fermeture du quotidien Magyar Nemzet, journal conservateur de référence devenu critique envers le gouvernement de Viktor Orban après la rupture fracassante entre le premier ministre et le propriétaire du titre, Lajos Simicska, ami de longue date ulcéré par le gonflement de la taxe sur les revenus publicitaires décidé par l’exécutif au début de l’année 2015. Lui qui avait servi le retour au sommet de Viktor Orban en 2010 n’a jamais pardonné à son camarade d’autrefois.

«Ils voulaient notre sang»

Fondé en 1938, Magyar Nemzet, dont l’ultime numéro est sorti le 11 avril dernier en kiosque, fut un pilier de la presse hongroise ayant tenu bon face à la dureté du fascisme et aux privations du communisme. Sa disparition suit d’à peine dix mois celle du quotidien social-démocrate Nepszabadsag, ancien organe du Parti reconverti en journal réformiste et fermé pour des raisons financières encore obscures. La direction de Magyar Nemzet invoque des motifs similaires justifiant l’arrêt du journal, celui de la station Lanchid Radio et les licenciements dans la chaîne d’info Hir TV appartenant au même groupe.

«J’espère que les Hongrois défendront notre voix critique comme ils l’ont fait pour Nepszabadsag et qu’ils ne laisseront pas d’autres journaux fermer. Ces derniers temps, le gouvernement n’hésitait pas à menacer nos annonceurs osant faire de la publicité chez nous. Le pouvoir n’a pas accepté que notre propriétaire se rebelle et, depuis, l’exécutif s’est appliqué à compliquer au maximum notre travail. L’actuel régime voulait notre sang et il l’a obtenu en accélérant notre disparition, mais nous restons mobilisés», souligne le rédacteur en chef adjoint Gyorgy Zsombor, interrogé par l’hebdomadaire HVG.

Série noire pour la liberté de la presse

La mort de Magyar Nemzet poursuit une série noire pour la liberté de la presse déjà sensiblement égratignée en Hongrie. Le pure player de référence Origo s’est brusquement rapproché des positions orbanistes après avoir poussé vers la sortie en juin 2014 ses deux rédacteurs en chef ayant enquêté sur les dépenses démesurées d’un cadre du régime. La chaîne privée TV2, imitant la télévision publique magyare, propage les messages du régime depuis son rachat par le producteur de cinéma Andy Vajna. Enfin, l’ami d’Orban et businessman Lorinc Meszaros dirige les trois quarts des quotidiens régionaux.

Le nerf de la guerre

Malgré la présence d’un important réseau de portails résistant sur internet tels qu’Index.hu ou 444.hu, de magazines tout aussi peu tendres à l’égard de l’exécutif comme HVG, Magyar Narancs ou 168 Ora et de la fréquence d’opposition KlubRadio multipliant les charges anti-Orban, ces médias éprouvent d’importantes difficultés au moment de trouver des annonceurs. Ils subissent aussi les tracasseries de la part de l’autorité nationale de contrôle, qui se montre bien plus tolérante avec l’audiovisuel public martelant des spots anti-migrants et anti-George Soros à la télévision ou à la radio.

«L’audiovisuel public ne fonctionnait pas parfaitement avant 2010 et l’implication politique a toujours été palpable. Mais 2010 marque un tournant significatif. La loi votée à l’époque légitime cette politisation et la rend incontrôlable. Le Fidesz de Viktor Orban utilise ces canaux et le conseil des médias comme ses propre porte-voix et cela se ressent très fortement dans leurs fonctionnements respectifs», juge Gabor Polyak de l’observatoire spécialisé Mertek, qui scrute à la loupe l’activité des médias locaux. Qu’elle soit écrite, télévisuelle ou radiophonique, la domination du pouvoir n’est pas près de s’effriter. 

Publicité