Attila Laszlo a enfilé son sweat noir: aujourd’hui, peut-être, il partira en patrouille avec ses gars pour assurer, comme il dit, «la tranquillité des braves gens». Nous sommes dans la petite ville de Bekescsaba, à la frontière entre la Hongrie et la Roumanie. Ce grand gaillard aux sourcils broussailleux est un milicien hongrois du cru. Hier décrits comme des personnages marginaux aux confins de l’Union européenne, lui et ses copains sont les hôtes d’une partie de la «fachosphère» occidentale, comme a été baptisé le réseau des activistes qui s’adonnent à la «réinformation» des foules en ligne.

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En chiffres, le phénomène reste marginal: il s’est développé il y a trois ans, lorsque le premier ministre hongrois, le souverainiste Viktor Orban, a commencé à théoriser son concept de «démocratie illibérale» puis a fermé sa frontière aux réfugiés.

La terre promise de la «race blanche»

Les militants s’étant réellement installés en Hongrie par adhésion politique ne sont qu’une petite vingtaine. Mais leur arrivée dans ce pays de moins de 10 millions d’habitants, membre de l’Union européenne depuis 2004, est volontiers mise en avant par cet assistant parlementaire d’un député du Jobbik, le grand parti «patriote» hongrois, une formation que la présidente du Front national français, Marine Le Pen, juge trop extrémiste pour la fréquenter. Attila Laszlo est absolument ravi que le «bassin des Carpates» – il nomme ainsi la région frontalière – soit présenté comme la terre promise de la «race blanche». Il accueille avec bienveillance les Britanniques, les Américains ou les Scandinaves qui viennent lutter ici, avec lui, contre «la déferlante des Africains».

Avant, les nationalistes se tapaient dessus. En 2017, ils forment une internationale identitaire et se rassemblent dans des galas de charité

Nick Griffin, l’ancien dirigeant du British National Party (BNP), est son ami personnel. Il l’a rencontré plusieurs fois. Tout comme James Dowson, une autre figure de l’extrême droite britannique, qui a développé à Budapest une agence de presse mise en cause pour sa campagne de diffusion de fausses informations à l’encontre d’Hillary Clinton pendant la présidentielle américaine. «James est venu à la soirée de soutien organisée pour la famille de Budahazy, qui est sans le sou», dévoile-t-il. Budahazy, de son prénom György, n’est autre que le leader d’un groupuscule violent, condamné en 2016 à 13 ans de prison pour des agressions commises contre des hommes politiques à la fin des années 2000. Avant, les nationalistes se tapaient dessus. Au mieux, ils s’ignoraient. En 2017, ils forment une internationale identitaire et se rassemblent dans des galas de charité.

Créer une grande force politique transatlantique

A part l’hospitalité des militants locaux, qu’est-ce qui a attiré le blogueur américain Matt Forney, ou encore l’éditeur suédois Daniel Friberg? Par courriel, Matt Forney affirme qu’il est venu chercher ici un anonymat salutaire. Il met en avant le faible taux de criminalité du pays, «dû au fait qu’il refuse d’accepter des musulmans». Pas d’attaques terroristes, pas de «no-go zones», selon son expression, dans les collines boisées qui dominent le Danube et offrent par ailleurs une qualité de vie très recherchée. De quoi trouver, dit-il, la sérénité nécessaire pour écrire sur son site, où il affiche ouvertement son soutien à Donald Trump et parle essentiellement de son pays natal.

A Stockholm, on a des femmes violées tous les jours, les enfants marocains traînent dans la rue: c’est le tiers-monde

Daniel Friberg, militant ultranationaliste suédois installé en Hongrie

Qui finance cet homme au crâne rasé et à la barbichette? Mystère. Même chose pour Daniel Friberg, dans un tout autre style. Lui est plutôt du genre intello. Il a une grande vision: il voudrait que l’alt-right, la mouvance d’extrême droite américaine au centre des incidents violents de Charlottesville (Virginie) début août, rejoigne les identitaires implantés sur le Vieux Continent pour former une seule grande force politique transatlantique. Selon cet immense «Viking» aux costumes bleu marine très chers, le point de jonction pourrait être la bonne cité de Budapest.

A ses yeux, Stockholm, sa ville d’origine, serait «devenue un cauchemar». «On a des femmes violées tous les jours, les enfants marocains traînent dans la rue: c’est le tiers-monde», affirme-t-il de sa voix très basse, en sirotant un spritz au bar d’un hôtel de luxe de la capitale hongroise. Sur Internet, il dénonce les élites politiques, universitaires et médiatiques, incompétentes et déconnectées de la réalité. Ses propos sont très proches de ceux que tient Viktor Orban, admirateur de Donald Trump et de Vladimir Poutine.

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«Si les militants viennent ici depuis 2014, c’est parce que la démocratie illibérale, ça leur parle», explique le journaliste Nagy Gergely Miklos, qui travaille sur le sujet pour l’hebdomadaire de référence Magyar Narancs. «Les choses se sont accélérées avec la crise des réfugiés, l’année suivante, précise-t-il. Le chef du gouvernement a développé un discours contraire à celui de l’Allemagne. C’est devenu une figure de proue, un modèle politique.»

Les théories du complot et du grand remplacement

Bien que membre du Parti populaire européen (PPE), la grande alliance conservatrice majoritaire au Parlement européen, le Fidesz, la formation politique de Viktor Orban, reprend à son compte, sur la question migratoire, les théories du complot et du «grand remplacement» des populations d’origine européenne par des immigrés venus surtout d’Afrique. Le premier ministre hongrois évoque lui-même une «invasion». Lors d’une allocution prononcée le 22 juillet, il a encore estimé qu’il n’y avait «pas d’identité culturelle sans composition ethnique stable» et disait se battre pour que «l’Europe reste aux Européens», contre les «bureaucrates de Bruxelles», les «médias», les «intellectuels libéraux», qui, alliés aux «milieux d’affaires mondialisés», «préparent l’Europe à remettre son territoire à une nouvelle Europe, mélangée et islamisée».

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Cette rhétorique est aussi destinée à confiner le Jobbik sous les 20% d’intentions de vote aux législatives de 2018: c’est le seul adversaire dangereux du Fidesz. Mais elle inquiète les gouvernements européens. Et le gouvernement hongrois, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a décidé en mai d’expulser Nick Griffin et James Dowson. Un néonazi allemand, Horst Mahler, a aussi été arrêté alors qu’il tentait d’échapper à une peine de prison pour négationnisme dans son pays. Daniel Friberg et Matt Forney, eux, font très attention de ne jamais aller trop loin. Ils entendent profiter encore longtemps de cette «ambiance hongroise» si propice à la propagation de leurs idées.