Médecins sans frontières (MSF) ne croit pas à la version des faits de l’armée américaine après le bombardement de son hôpital à Kunduz dans la nuit de vendredi à samedi. Ou plutôt les versions, dénonce l’organisation humanitaire.

Mercredi matin, le New York Times rapportait les propos de l’entourage du général John Campbell. Le commandant des 13 000 soldats étrangers toujours stationnés en Afghanistan estimait que les forces spéciales américaines épaulant l’armée afghane pour reprendre Kunduz aux talibans n’avaient pas respecté la procédure avant de déclencher la frappe.

L’ONG, qui a perdu douze employés et dix patients dans l’attaque, tous afghans, réclame la saisie de la commission internationale humanitaire d’établissement des faits. À ce jour, l’organe basé à Berne n’a jamais mené la moindre enquête. Il faut qu’au moins un des 76 États parties à ce mécanisme dépendant des Conventions de Genève le saisisse. Cette condition ne devrait pas poser trop de problème. En revanche, les deux pays concernés, à savoir l’Afghanistan et les États-Unis, qui ne reconnaissent pas cette commission, doivent accepter une telle enquête. Directeur de la section suisse de MSF, Bruno Jochum explique les raisons de cette démarche.

Le Temps: Avez-vous déjà eu des contacts avec la Suisse, pour qu’elle saisisse cette obscure commission?

Bruno Jochum: Nous avons envoyé notre requête mardi après-midi à chacun des 76 États parties à cette commission. Nous aurons rendez-vous à Berne cette semaine.

Vous ne faites pas confiance à l’enquête interne annoncée par l’armée américaine?

Depuis quatre jours, les responsables américains ont changé quatre fois de versions. Ils ont d’abord évoqué un «dommage collatéral». Ils ont ensuite dit que le bombardement avait été mené sur la demande des Afghans. Puis ils ont accepté leur responsabilité, parlant finalement d’une «erreur».

C’est déjà un sacré aveu, non?

Ce n’est absolument pas suffisant. Nous parlons de la possibilité d’un crime de guerre. Les auteurs présumés ne peuvent pas en même temps enquêter. Les faits doivent être établis de façon indépendante. C’est le rôle de cette commission. MSF n’a jamais eu à déplorer autant de victimes dans un bombardement. Nous n’accepterons pas que cette tragédie soit traitée comme un dommage collatéral. Si cet événement passe par perte et profit, le signal sera désastreux. Les États-Unis et l’OTAN auront alors montré que tout est permis en temps de guerre, y compris de viser des hôpitaux.

Que s’est-il passé samedi matin?

Le bâtiment central de l’hôpital a été visé à quatre ou cinq reprises pendant environ une heure. Ce n’étaient pas des bombes tombées à côté de leur cible. Il n’y aucun doute là-dessus. Le personnel de l’hôpital a entendu un avion. Le bâtiment abritait les soins intensifs et la traumatologie. Toutes les victimes étaient des soignants et des patients afghans. Ces derniers ont brûlé vif dans leur lit, y compris trois enfants.

Certains officiels afghans et américains ont suggéré que des combattants s’étaient cachés dans l’hôpital.

Si c’était vrai, le droit international humanitaire imposerait quand même que toute attaque soit proportionnelle au but militaire recherché. On ne pourrait pas justifier de viser tout un hôpital, si un seul tireur embusqué s’y était réfugié. Il faudrait aussi avertir les occupants avant les frappes pour qu’ils évacuent. Voilà pour la théorie. En réalité, aucun de nos employés à Kunduz n’a vu de combattants armés à l’intérieur de l’hôpital dans la nuit de vendredi à samedi. Les portes de l’établissement étaient d’ailleurs fermées.

En revanche, vous soigniez des talibans, qui ont pris la ville de Kunduz la semaine dernière?

Nous nous en sommes jamais cachés. Lorsque nous avions ouvert l’hôpital, ce point avait été âprement négocié avec les autorités afghanes, les Américains et l’OTAN. Depuis 10 jours, nous avions reçu 400 blessés, pour la plupart des civils mais aussi des soldats de l’armée afghanes et des talibans. Si nous nous mettions à trier les gens, nous cesserions de faire un travail humanitaire impartial et indépendant. Les combattants cessent de l’être lorsqu’ils sont blessés. C’est la base de la première Convention de Genève de 1864, bien avant que la notion de protection des civils ait été formulée.

Ce principe est-il remis en cause?

Dans de nombreux conflits, la protection des combattants blessés n’est pas acquise, comme en Irak, au Yémen ou au Soudan du Sud. En Syrie, depuis le début du soulèvement, les hôpitaux gouvernementaux ne soignent pas les opposants. Mais, en Afghanistan, ce principe avait été accepté, ce qui rend le bombardement de l’hôpital de Kunduz d’autant plus scandaleux.