En signant mardi un décret présidentiel formant «une commission qui aura pour mission d’apporter des amendements à la Constitution», Hosni Moubarak a levé l’un des principaux obstacles au transfert de son pouvoir au vice-président Omar Souleimane. Une initiative qui, à l’heure actuelle, semble seule capable de mettre éventuellement fin à la mobilisation qui se poursuit sur la place Tahrir, paralysant une partie de l’économie du pays, dont les services de l’administration centrale et la bourse, situés à un jet de pierre des manifestants.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’un départ en Allemagne du président Moubarak pour «raisons médicales» était largement commentée hier dans les rues de la capitale (lire ci-dessous). Le raïs, qui a subi il y a un an en Bavière une ablation de la vésicule biliaire et d’une tumeur officiellement «bénigne» à l’intestin, fait depuis l’objet d’un étroit suivi médical, et «s’il y retournait pour faire un bilan de santé, cela permettrait de sauver les apparences et de relancer la machine économique», estime un homme d’affaires.

Depuis le début du soulèvement le 25 janvier, le pouvoir refuse cependant d’envisager le départ du président sous la pression. Ni celle de la rue, ni celle de «forces étrangères», qu’il a régulièrement accusées de comploter contre la sécurité et la stabilité du pays. Certains de ceux qui veulent la chute du régime reconnaissent d’ailleurs qu’une mise à l’écart précipitée de Hosni Moubarak aurait compromis les chances de démocratisation du pays: il aurait fallu organiser une élection présidentielle dans un délai de deux mois, et il n’aurait pas été légalement possible de modifier, entre-temps, les articles constitutionnels et législatifs «scélérats» qui verrouillent le système au profit du parti au pouvoir (en limitant notamment les candidatures à la présidentielle). En d’autres termes, à l’exception du nom du président, rien n’aurait changé.

«Pour qu’il y ait une vraie transition démocratique, le président doit signer un certain nombre de décrets que lui seul est habilité à prendre», explique le militant des droits de l’homme Hossam Bahgat. L’un d’eux, le plus important, est celui qu’il a promulgué hier sur l’amendement de la Constitution. Désormais, le vice-président peut piloter le processus de réformes «si Hosni Moubarak lui transfère ses pouvoirs pendant qu’il se fait soigner à l’étranger, comme il l’a fait en faveur du premier ministre quand il a été hospitalisé en 2004 et 2010», précise Hossam Bahgat.

Une telle formule présenterait l’avantage de ne pas le contraindre à quitter ses fonctions avant l’expiration de son mandat en septembre, tout en le mettant de facto sur la touche. Mais elle laisse perplexe les milieux diplomatiques cairotes. «Ce serait la victoire de Tahrir et cela reviendrait à ouvrir les vannes pour toutes les autres revendications. Le régime se retrouverait en position de faiblesse pour négocier, argumente-t-on. Après avoir obtenu le départ de Moubarak, pourquoi ne pas demander celui de Souleimane?»

«Nous sommes sur le bon chemin pour sortir de la crise», a estimé hier ce dernier, assurant qu’une «feuille de route claire a été mise en place avec un calendrier pour un transfert pacifique et ordonné du pouvoir» (lire encadré). Mais il ne semble pas avoir convaincu la rue et la plupart des opposants, dont les Frères musulmans et le Prix Nobel de la paix Mohamed ElBaradei, qui jugent le «dialogue national» insuffisant, voire inexistant, et accusent le pouvoir de chercher à gagner du temps. «Il y a un déficit de confiance», souligne le politologue Hassan Nafaa, un proche de Mohamed ElBaradei. Ancien chef des moukhabarat, les redoutés services de renseignement militaires, Omar Souleimane «ne véhicule pas l’image d’un grand démocrate», remarque un observateur occidental. Beaucoup d’Egyptiens craignent donc qu’une fois l’alerte passée, le régime ne soit tenté de donner un nouveau tour de vis, même si le vice-président a promis hier qu’aucune poursuite ne serait engagée contre les manifestants.