Égypte

Hosni Moubarak entre les griffes de la justice

Le raïs déchu et ses deux fils sont en détention. Les irréductibles de la place Tahrir ont joué leur rôle, mais ils sont de plus en plus impopulaires

Incrédule, elle a changé de station-radio, appelé son mari. Puis exulté. Hosni Moubarak en prison, Samar el-Fouly n’en rêvait même pas. Dans la presse ces dernières semaines, les photos des anciens ministres, des arrogants hommes d’affaires, humiliés en uniforme de prisonniers, l’avaient déjà transportée. Le week-end passé, l’arrestation des omnipotents Safwat al-Cherif et Zakaria Azmi, caciques parmi les caciques, l’ont convaincue que des murs étaient en train de tomber.

Mais au réveil mercredi, en apprenant que l’armée avait fini par lâcher son ancien chef aux griffes de la justice, Samar n’en a pas cru ses oreilles. Au terme de vingt-quatre heures d’informations contradictoires et de rumeurs, où on l’a dit en fuite en Jordanie, interrogé au Tribunal d’El-Tur, dans le Sinaï, puis hospitalisé à Charm el-Cheikh après une crise cardiaque, Hosni Moubarak aurait été transféré hier dans un hôpital militaire du Caire. Ses deux fils, Alaa et Gamal, sont arrivés, eux, dans les geôles de la «Ferme», la prison de Tora, au sud de la capitale, où croupissent déjà d’anciens pontes du régime. Une détention provisoire de quinze jours à fin d’enquête, ultime coup de théâtre d’un feuilleton à rebondissements qui prend sa source vendredi dernier, place Tahrir.

Ce jour-là, 100 000 personnes, au moins, se réunissent pour demander qu’Hosni Moubarak soit enfin traduit en justice. Certains conspuent le nom du maréchal Tantaoui, qui préside le Conseil supérieur des forces armées, aux commandes du pays depuis le départ du raïs le 11 février. La foule soupçonne les militaires de protéger leur ancien chef en faisant traîner la mise en œuvre d’une instruction judiciaire à son encontre. Ces dernières semaines, l’armée a plusieurs fois aussi utilisé la méthode forte, et procédé à des arrestations parmi le noyau dur révolutionnaire pour tenter de mettre fin à cette contestation sans fin, qui retarde la remise en marche du pays.

Car l’Egypte ne va pas bien. Dix-huit jours de révoltes ont ouvert la boîte de Pandore, les démons se sont échappés, et s’écharpent. La situation économique est mauvaise. Les touristes, première source de revenus du pays, ne sont pas revenus. Des dizaines de milliers de travailleurs émigrés évacués de Libye se rajoutent au nombre vertigineux de chômeurs. Des entreprises ont commencé à licencier. L’insécurité plombe les conversations. Après l’ivresse de la révolution, le pays a la gueule de bois.

L’Egypte profonde, bien qu’heureuse d’avoir pu voter librement lors du référendum constitutionnel du 19 mars, commence à douter des bienfaits de la démocratie naissante. Elle supporte de moins en moins ces jeunes radicaux, et leurs revendications jusqu’au-boutistes. «Que leur faut-il encore? Ils ont déjà fait tomber Moubarak! Ca suffit», entend-on régulièrement. A l’image du blogueur Amr Bassiouny, certains ont le sentiment que rien, pourtant, n’a changé, ou peu. L’armée, colonne vertébrale de la nation, est toujours aux commandes, comme depuis la chute de la monarchie en 1952. «Finalement, ça a été un soulèvement populaire, pas une révolution», constate Pierre Sioufi, qui, perché dans son appartement surplombant la place Tahrir, rédige depuis trois mois sur Facebook les heures de la colère égyptienne.

Quand, vendredi, quelques hommes en uniforme, se présentant comme des militaires en désaccord avec leur hiérarchie, se joignent à la foule pour demander le jugement d’Hosni Moubarak et l’accélération d’une transition des pouvoirs à une autorité civile, 2000 manifestants décident de réoccuper la place. Avec l’armée le ton se tend. A l’aube, coups de matraque, jets de pavés, rafales d’armes automatiques dans les airs, pendant près de deux heures: Tahrir est évacuée. Mais il y a au moins un mort et plus de 70 blessés.

Nul ne sait ce qui s’est vraiment passé. La majorité des Egyptiens refusent de croire que l’armée si populaire ait pu tirer dans la foule. Des proches de l’ancien régime sont arrêtés, accusés d’avoir orchestré les troubles. Début de rupture entre le peuple et l’armée? Contre-révolution? La confusion règne, jusqu’à l’annonce de l’arrestation du raïs déchu.

Avec ce geste, les autorités donnent un énorme gage d’apaisement aux chebabs de la révolution, un cadeau inespéré. Mais ces jeunes qui ont déjà obtenu, par la pression, la chute du président, la démission de son premier ministre, le militaire Ahmed Chafik, puis sa mise en détention, auront du mal à exiger désormais la satisfaction de leurs autres revendications, comme le départ du maréchal Tantaoui. Car, pour l’immense majorité de la population, l’infortune d’Hosni Moubarak va trop loin: si chacun s’accorde à dire que son refus de lâcher le pouvoir l’a conduit dans le mur, l’homme bénéficie toujours du respect du héros de guerre.

Les irréductibles de Tahrir, eux, sont de moins en moins populaires. Mardi soir, c’est appuyés par une horde de civils en colère que les militaires ont repris possession de la place, ôtant les barbelés, qu’ils avaient laissés sur place vendredi et que les chebabs avaient utilisés, en calcinant des véhicules. L’ensemble laisse une impression étrange. Qui sont vraiment ces acteurs de la place Tahrir? Ces jeunes au ton agressif, mélangés aux révolutionnaires ces derniers jours? Ces hommes en uniforme, vrais ou faux militaires en rupture? Ces citoyens, armés de bâtons aidant l’armée à évacuer Tahrir? Les Egyptiens le disent: l’Egypte semble devenue un théâtre d’ombres, au scénario guère lisible. Tahrir, son avant-scène, agitée en coulisse par des ficelles invisibles, des acteurs en lutte que l’on devine sans les identifier, perturbée par les assauts furieux de partisans de l’ancien système, semant la division et entretenant l’instabilité pour sauver leur puissance perdue.

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