Les Egyptiens le comparent à Ramsès II. Pas pour ses exploits, mais pour son record de longévité à la tête de l’Etat. Hosni Moubarak a pris le pouvoir le 14 octobre 1981, une semaine après l’assassinat d’Anouar el-Sadate par des islamistes. Trente ans plus tard, sous la pression de la rue, il accepte enfin l’idée d’une retraite. Mais à quel prix? Mardi soir, dans une allocution télévisée, le raïs annonce dans un même élan qu’il renonce à se présenter à la présidentielle de septembre prochain, mais qu’il ne compte pas démissionner d’ici là. Il défend son bilan («ce pays, j’y ai vécu, j’ai fait la guerre pour lui, et l’histoire me jugera»), écarte l’idée d’un départ à la Ben Ali («je vais mourir» dans ce pays) et conclut que sa dernière tâche est de ramener la sécurité et la stabilité pour «assurer la transition pacifique du pouvoir».

C’est trop peu et trop tard pour les manifestants qui, mercredi matin, continuent d’exiger son départ immédiat. Mais c’est suffisant pour l’armée qui change de ton en appelant les protestataires à rentrer chez eux. Comme si la partie était terminée.

En bon militaire, Hosni Moubarak accepte de se plier au consensus des généraux. Mais il partira avec les honneurs. «L’armée est prête à le sacrifier pour maintenir le régime dont elle est le socle et le principal bénéficiaire, explique Georges Abi-Saab, professeur émérite de droit international à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Mais elle n’acceptera pas qu’il sorte humilié car c’était un grand général et il a redonné de l’éclat à l’armée.»

Hosni Moubarak, fils d’un petit fonctionnaire, naît en 1928 dans un village pauvre. L’armée, comme pour beaucoup d’Egyptiens, sera son tremplin social. En 1950, il entre à l’Académie de l’armée de l’air. Il gravit tous les échelons militaires, en passant par Moscou et en menant plusieurs guerres contre Israël dont celle de 1973 en tant que chef de l’armée de l’air, avant d’être nommé, en 1975, à la vice-présidence. «Tout comme Nasser avait choisi Sadate, car il estimait que c’était l’homme qui lui ferait le moins d’ombre, Sadate choisi Moubarak, car c’était l’officier le moins politisé», poursuit Georges Abi-Saab.

Lorsqu’il accède à la présidence, en 1981, son manque de charisme ne suscite aucun enthousiasme populaire, mais son image n’est pas négative pour autant. «On l’appelait la «Vache qui rit», du nom de la célèbre marque française, se souvient Georges Abi-Saab. Il avait toujours le sourire, mais il semblait un peu inerte, léthargique.» Dans les traces de Sadate, mais sans vision, Hosni Moubarak va installer l’Egypte dans l’immobilisme, ce qui lui fera perdre une bonne part de son leadership au Moyen-Orient. L’Egypte apparaît de plus en plus comme le fidèle serviteur des Etats-Unis et le partenaire privilégié d’Israël.

Se présentant comme un homme de paix sur le plan international, le raïs mène une politique de répression de plus en plus dure envers toute forme de dissidence sur le plan interne. La plupart des partis laïcs sont réduits à jouer des rôles­ de faire-valoir ou contraints de disparaître. Même en 2005, lorsque, sous pression américaine, il ouvre un peu le jeu des législatives, c’est pour mieux réprimer ensuite. Le seul candidat qui ose le contester à la présidentielle, Ayman Nour, est jeté en prison.

Un portrait du président égyptien dressé par l’ambassadrice américaine au Caire, Margaret Scobey, le présente en 2009 comme un homme ayant le sens de l’humour, qui a survécu à «au moins trois tentatives d’assassinat», réaliste, prudent et conservateur. Il haït l’islamisme radical, bien qu’il ait permis le succès des Frères musulmans sur le plan social en espérant les détourner de la politique. A ses détracteurs qui pointent du doigt le manque de réformes démocratiques, il rétorque invariablement qu’en Egypte, «c’est moi ou les barbus».

D’autres câbles diplomatiques révélés par WikiLeaks montrent un homme obsédé par la menace iranienne et la contamination de la révolution islamique. Pour lui, la démocratie, c’est la victoire du Hamas chez les Palestiniens, demain celle du Hezbollah au Liban ou des Frères musulmans en Egypte. Une peur qui a longtemps été partagée par Washington et les chancelleries européennes.

«D’un autocrate bienveillant, Moubarak s’est transformé progressivement dans la perception du peuple en une momie manipulée par des intérêts malveillants», résume Georges Abi-Saab qui constate que le président doit gérer deux cliques: celle, répressive, de la vieille garde autoritaire, et celle, néolibérale, conduite par son fils Gamal, qui a provoqué une polarisation du peuple égyptien. Maintenant que l’armée considère que Moubarak a fait les concessions nécessaires et qu’elle prône le retour à l’ordre, Georges Abi-Saab, craint la possibilité d’un Tiananmen cairote.