Dans un faubourg du Caire, un immense complexe interdit aux civils regroupe des casernes de l’armée, de la police militaire, de la Garde présidentielle ainsi que des Moukhabarat (Police secrète). Il s’agit d’une véritable ville dans la ville. Propre, organisée et bien entretenue. L’antithèse de nombreux quartiers de la capitale égyptienne.

Ce complexe constitue l’un des piliers du régime d’Hosni Moubarak et contrairement à ce qui a souvent été écrit, rien ne permet de penser que ces hommes sont prêts à passer dans le camp des opposants. Ils le sont d’autant moins que leur salaire est plus élevé que celui de la majorité des Egyptiens. Ils bénéficient d’avantages matériels importants, résident dans des immeubles modernes et conduisent des voitures hors de prix pour la plupart des Egyptiens.

«Eléments étrangers»

Dans ces quartiers protégés par des dizaines de chars et de blindés, certains officiers sont habillés avec des vêtements de marque. Ils parlent un anglais teinté d’un fort accent américain et ne cachent pas leur attachement au régime. En tout cas, ils l’affichent en exhibant le portrait d‘Hosni Moubarak sur le pare-brise de leur voiture. En pénétrant dans cette zone interdite, on comprend rapidement que les spéculations sur le «lâchage» de Moubarak par l’armée sont exagérées. Prématurées en tout cas. D’ailleurs, c’est à partir d’immeubles jouxtant ces casernes et abritant les familles de militaires que partent plusieurs fois par jour des manifestations de soutien au régime.

Mercredi dernier, en circulant durant trois quarts d’heure en jeep entre différentes casernes, nous avons compté 17 cortèges différents. Certains regroupaient quelques centaines de personnes d’autres de 2000 à 3000. «Moubarak yes, ElBaradei no», scandent-ils.

Depuis dix jours, les médias officiels égyptiens ainsi que les chaînes de télévision privées, dont les propriétaires sont liés au régime, ont également développé une campagne accusant des «éléments étrangers» et des délinquants de droit commun d’être à l’origine du chaos qui submerge leur pays. Cette campagne a fait mouche puisque des milliers de comités populaires se sont créés et que leurs membres sont majoritairement favorables à la «stabilité» qu’incarne à leurs yeux le président en place. «Hosni Moubarak est un homme fort et l’Egypte est forte grâce à lui», nous déclarait un petit épicier du quartier pauvre de Choubra. Au-dessus de lui, le portrait du président en place jouxtait celui de Gamal Abdel Nasser.

Dans le quartier bourgeois de Nasr-City, un Franco-Egyptien incorporé dans une autre de ces milices opérant à proximité du siège de l’OMS nous a tenu le même discours et ceux qui l’entouraient pensaient comme lui: «Des milliers d’espions israéliens et iraniens se sont infiltrés en Egypte pour la déstabiliser et faire tomber Hosni Moubarak, disaient-ils. On peut critiquer le raïs pour beaucoup de choses mais personne ne conteste qu’il a maintenu notre prestige international.»

20 dollars par jour

Dans les quartiers pauvres du Caire, les suppôts du régime sont des nervis encadrés par des militaires ou des policiers en civil. Surnommés baltaguis ou baltas, ces cogneurs sont habituellement payés 20 dollars par jour pour soutenir le pouvoir en place, surtout en période électorale. Cette fois, étant donné le caractère sensible de la situation, leur rente aurait été augmentée. En tout cas, ils ont été mobilisés en quelques heures et ils sont apparus au même moment au Caire, à Alexandrie et à Suez.

Plusieurs sources fiables confirment qu’il n’existe pas de barème fixe et que les commanditaires de ces sbires sont de puissants hommes d’affaires ayant tout intérêt à ce que le régime reste en place. Parce que leur business en dépend.

Ces derniers jours, une coordination efficace s’est instaurée entre les militaires, les Moukhabarat et les baltas . Ces derniers ont d’ailleurs bénéficié d’une prime lorsqu’ils interpellaient des journalistes occidentaux en jouant à l’Egyptien de la rue «outré par les mensonges de la presse». A voire le rythme des interpellations, ils ont fait de bonnes affaires.