«L’Amérique vire à gauche»

Candidat à la présidence des Etats-Unis en 2004 et ancien président du Parti démocrate, Howard Dean donne sa lecture de la course à la Maison-Blanche qui s’engage. Soutien d’Hillary Clinton, il prévient: résorber les inégalités de revenu est un des principaux défis qui attendent le vainqueur

S’attaquer aux inégalités de revenu, affronter le défi climatique et la crise du monde arabe. Voilà le triple défi que le prochain président des Etats-Unis devra relever, résume celui qui a bien failli le devenir il y a douze ans. Ancien gouverneur du Vermont, président du Parti démocrate de 2005 à 2009 après sa candidature malheureuse à l’investiture en 2004, Howard Dean était il y a quelques jours de passage en Suisse. Pour y revoir sa tante, «Granny», et son clan Tissières, dépositaires et complices de souvenirs alpins et d’émotions lémaniques.

Devenu professeur à Yale, ce New-Yorkais d’origine a profité d’un crochet genevois pour livrer au Temps sa lecture de la course à la Maison-Blanche, désormais disputée par d’autres. Une lecture qui compte. Favori de la presse et des sondages en 2003 pour affronter George W. Bush, Howard Dean fut le pionnier de l’utilisation du Web et des réseaux sociaux pour mobiliser électeurs et financement de masse. Il est aussi le père de la stratégie démocrate dite des «50 Etats», qui consistait à gagner du terrain partout plutôt que de se concentrer sur les Etats en ballottage. Des techniques et une vision auxquelles Barack Obama et son parti doivent beaucoup. Aujourd’hui fervent soutien d’Hillary Clinton, il en est convaincu: elle seule peut enthousiasmer la nouvelle génération.

Le Temps: Vous avez songé à vous présenter en 2016, avant d’annoncer votre soutien à Hillary Clinton. Pourquoi?

Howard Dean: J’y ai pensé, mais pas longtemps. Hillary est la candidate idéale pour battre les républicains. Elle a une immense expérience, en politique étrangère comme en politique intérieure, que les candidats républicains n’ont pas. Et c’est la seule candidate qui génère un peu d’enthousiasme dans la génération de mes enfants. Celle qui veut un vrai changement. Ils ont déjà fait tomber une barrière avec l’élection d’Obama, ils veulent en faire tomber une nouvelle en portant une femme à la Maison-Blanche.

Jeb Bush est candidat. Il est le fils et le frère de deux anciens présidents, et il sera probablement opposé à la femme d’un autre ancien président… Drôle de signal, doit se dire le fondateur de Democracy for America, que vous êtes?

– Hillary Clinton ne se présente pas en tant que femme de son mari, mais en tant qu’ancienne secrétaire d’Etat et sénatrice de l’Etat de New York, avec une grande connaissance des rouages de la Maison-Blanche. L’homme de la rue la jugera pour ce qu’elle est, comme il jugera Jeb Bush pour ce qu’il est. Jeb Bush a un plus gros problème: son frère était un président très impopulaire, mais il ne peut pas lui apparaître déloyal. Il s’est déjà retrouvé en porte-à-faux avec lui en critiquant l’intervention en Irak, il va devoir jouer serré. C’est ce qui rend les républicains nerveux.

Reste-t-il la meilleure chance des républicains?

– C’est possible. Et pour le bien du pays, j’espère qu’il sera investi, puisque c’est un des seuls candidats républicains à peu près raisonnables. Ted Cruz, Scott Walker, Ben Carson, Donald Trump: la liste des fous est assez longue du côté républicain!

Quel sera le plus gros défi à relever pour le prochain président?

– Il y en a trois. Le premier sera de s’attaquer aux inégalités de revenu. La solution passe par l’amélioration de l’accès aux études et la hausse des salaires minimaux. Le mouvement s’est amorcé en Californie, New York va suivre [et Barack Obama a annoncé lundi vouloir revoir la réglementation des heures supplémentaires, en faveur des classes moyennes inférieures, ndlr]. C’est ça ou l’Etat social, et les Américains préféreront toujours la valeur travail. Le deuxième défi, c’est le changement climatique. Des progrès énormes ont déjà été faits, à l’initiative d’Obama et malgré les résistances, à commencer par l’accord trouvé avec la Chine. Le prochain président devra poursuivre. Le troisième défi, ce sera de faire face à la crise du monde arabe. George W. Bush a ouvert une boîte de Pandore en Irak. L’Irak et la Syrie ne seront plus jamais les pays que l’on a connus, dans leurs frontières actuelles. L’instabilité durera certainement des décennies. Et nous devons faire très attention: la seule chose que nous ayons faite à ce stade, c’est de renforcer l’Iran, ce qui n’est probablement pas la plus constructive des stratégies.

La popularité d’Obama n’est pas au plus haut, les dernières élections à mi-mandat ont été désastreuses pour les démocrates: ont-ils une chance de conserver la présidence?

– Une très bonne chance! Les républicains ont un double problème: d’abord, ils deviennent complètement hystériques quand ils agitent un prétendu scandale impliquant leurs adversaires. Ils surjouent systématiquement. L’autre problème qu’ils ont, c’est qu’il n’est pas si difficile de battre un adversaire si on peut le présenter au public avant qu’il ne se présente lui-même. Mais ils ne peuvent pas le faire avec Hillary Clinton: les gens savent exactement qui elle est. Elle est la femme la plus populaire du pays depuis huit ans. Ça fait beaucoup. Les candidats républicains sont à des kilomètres.

Hillary fait campagne très à gauche, pour court-circuiter ses adversaires démocrates. La stratégie n’est-elle pas un peu risquée? Les donateurs de Wall Street ne vont pas adorer…

– Non, ce n’est pas risqué. C’est ce en quoi elle croit et c’est ce en quoi croient les Américains, en majorité. Pour que des gens comme Rick Perry ou Rick Santorum se mettent à parler des inégalités de revenu comme ils l’ont fait, il faut que la thématique soit très importante dans les sondages d’opinion! Leurs analystes l’ont compris, croyez-moi. Le pays vire à gauche, Hillary bouge avec lui, et tant pis pour Wall Street.

Hillary Clinton dit elle-même qu’il faut en finir avec la surenchère financière des campagnes présidentielles. Pourtant, la campagne 2016 battra encore des records…

– On ne peut pas désarmer unilatéralement. Le meilleur moyen de mettre fin à ce système, c’est de nommer des juges à la Cour suprême qui prennent la Constitution au sérieux. En abolissant le plafonnement des dons des comités d’action politique [les Super PAC ont été renforcés par une décision de janvier 2010], cinq juges ont méprisé la Constitution. Ils ont mis la démocratie aux enchères. J’expliquais récemment en Ukraine qu’une démocratie émergente ne peut pas permettre à des oligarques de diriger ses partis politiques. Et puis j’ai réalisé que notre Cour suprême venait juste d’autoriser nos oligarques à le faire! C’est un désastre. Et ce n’est pas moins grave aux Etats-Unis que ça l’est en Ukraine. Le prochain président aura la possibilité de remplacer ces cinq juges très à droite par des juges plus neutres.

En 2003, vous avez inventé les campagnes sociales et virales, qui font la part belle au crowdfunding. Puis, à la tête du Parti démocrate, vous avez mis en place la stratégie des 50 Etats, consistant à gagner du terrain partout, plutôt que d’abandonner les Red States aux républicains. Des stratégies qui ont profité à Barack Obama… plutôt qu’à vous. Une légère frustration?

– Pas du tout. Chacun apporte sa contribution. Les techniques de campagne sur Internet, je ne les ai pas inventées, ce sont les types de 23 ans qui travaillaient pour moi qui l’ont fait. Mon seul génie a été de leur faire confiance. Barack Obama les a d’ailleurs engagés! Quant à la stratégie des 50 Etats, sans elle, Barack Obama n’aurait pas eu la majorité pour faire passer sa réforme de la santé. Je me satisfais de l’idée que ce que nous avons fait a été utile aux Etats-Unis. Mais il faut rendre hommage à Obama: son équipe a mené les deux campagnes les plus extraordinaires de l’histoire des Etats-Unis. Son chef de campagne, David Plouffe, connaissait chacun des électeurs démocrates du pays et les a tous mobilisés! C’est cette discipline qui nous a manqué en 2004.

Pourquoi ne briguez-vous plus de mandat électif?

– La vraie raison, c’est pourquoi le ferais-je? Les enfants du millénaire, la première génération globale, pensent très différemment de leurs parents. Ils ne croient plus vraiment aux institutions, et ils ont raison. Prenez la lutte contre le changement climatique: elle est menée par la société civile, des trentenaires qui prennent les choses en main, sans se soucier des pouvoirs publics. C’est Internet qui a permis cela. Notre génération a manifesté contre la guerre du Vietnam. Il nous a fallu sept ans pour être entendus, et deux présidents nous ont menti. Aujourd’hui, il suffit de 48 heures et d’un million d’e-mails pour forcer le Congrès à faire machine arrière sur un projet. La nouvelle génération a une capacité incroyable à se mobiliser et à changer les choses sur des projets ponctuels. Ce qui leur manque, c’est une vision cohérente, sur la durée. C’est cette vision que j’aimerais les aider à construire. Je ne peux pas le faire pour eux, mais je peux les aider à comprendre comment fonctionnent les institutions, pour les aider à les transformer.

Quel bilan tirez-vous de la présidence Obama?

– Il faut attendre des années pour juger le bilan d’un président. Je pense néanmoins que l’Obamacare ne restera pas comme sa plus grande contribution. C’était une bonne réforme, mais pour changer les choses, un travail énorme reste à faire pour réformer le secteur de l’assurance privée. Je crois que la grande contribution d’Obama pourrait être sa politique étrangère et ses efforts sur le changement climatique, qui ont changé les mentalités aux Etats-Unis.

Sa politique étrangère? Il est pourtant très critiqué sur ce point…

– Je sais. Mais il a su développer une vision multipolaire du monde, après les années George W. Bush. Son engagement en faveur de l’accord de partenariat transpacifique ou du traité de libre-échange transatlantique, quoi qu’on en pense, est la concrétisation de cette vision. Au cœur de laquelle il y a aussi l’idée que l’Europe doit se prendre en main sans attendre d’être guidée par Washington. L’ex-Yougoslavie était un problème européen, mais l’Europe n’a rien fait jusqu’à ce que Clinton intervienne. C’était hier. Aujourd’hui, l’Ukraine est un problème européen. L’Europe doit prendre ses responsabilités dans sa sphère d’influence, c’est ce que lui dit Barack Obama. Il est fort probable que dans quinze ou vingt ans, on se retourne sur l’ère Obama en réalisant que c’est sous sa présidence que le multilatéralisme a été réhabilité.