Demandez-le aux Chinois: c’est la faute des Etats-Unis. Selon un sondage récent, la moitié d’entre eux pensent que les relations avec Washington se sont détériorées ces derniers mois. Les tensions autour de la péninsule coréenne, les grandes manœuvres navales en mer de Chine, la question de Taïwan, mais aussi la faiblesse actuelle du dollar… A l’unisson, les Chinois en rejettent la responsabilité sur Washington.

Maintenant, consultez les Américains. La moitié d’entre eux sont persuadés que la Chine est désormais devenue la principale puissance mondiale et jugent menaçante cette prétendue supériorité. En réalité, l’économie américaine reste trois fois plus importante que celle de la Chine. Le danger est surtout dans les têtes.

Cette semaine, à Washington, il y aura le tapis rouge, les salves d’honneur et les promesses de coopération, alors que le président chinois Hu Jintao effectue une rare visite d’Etat aux Etats-Unis (la première de cette importance pour un dirigeant chinois depuis quinze ans). Pourtant, peu importe le fait que la complémentarité économique entre les deux pays ait contribué à sortir de la pauvreté des millions de Chinois et qu’elle permette dans le même temps aux Américains de continuer à vivre largement au-dessus de leurs moyens: la méfiance aura rarement été aussi grande.

252,4 milliards de dollars: c’est le montant du déficit commercial enregistré par les Etats-Unis vis-à-vis de la Chine au cours des onze premiers mois de l’année 2010. Le chiffre est en augmentation de plus de 20% par rapport à l’année précédente. Et il ne fait que confirmer une perception désormais générale aux Etats-Unis: en n’achetant pratiquement plus que des produits «made in China», les Américains sont les principaux artisans du développement de la Chine, qu’ils inondent de leurs dollars. Des dollars que Pékin emploie à son tour pour acheter la dette américaine et asseoir ainsi son emprise sur les Etats-Unis. A la veille de la visite de Hu Jintao, les journaux rivalisaient pour rappeler les «astuces» dont se sert la Chine afin de garantir cette supériorité commerciale: manipulation du taux de change, barrières placées au lucratif marché intérieur chinois tandis que ses propres exportateurs sont encouragés par des subventions, pratiques de dumping…

Depuis des années, les autorités américaines tentent de convaincre les Chinois de mettre fin à ces «manipulations». L’administration Obama, qui elle-même laisse aujourd’hui se déprécier le dollar pour assurer sa propre relance, s’est faite moins insistante ces derniers temps sur la question. Mais, en guise de message de bienvenue au président chinois, des sénateurs ont relancé le débat cette semaine sur l’éventuel établissement de sanctions commerciales à l’égard de la Chine.

Pékin ne prend plus de gants pour l’évoquer: le système économique actuel, basé sur le dollar, «est un produit du passé», expliquait sans ambages Hu Jintao avant de prendre l’avion pour Washington. Pékin, officiellement, verrait bien sa monnaie intégrer un nouveau système dans lequel les Américains ne profiteraient plus des avantages liés à un dollar-roi. Mais jusqu’ici, la Chine n’a pas été prise au sérieux: en devenant la principale détentrice de la dette américaine, elle est devenue extrêmement dépendante de la valeur du dollar et s’est en quelque sorte menottée elle-même.

Sur le terrain politique, la Chine est également accusée de tous les maux. Depuis que Barak Obama est arrivé à la Maison-Blanche, il y a deux ans, elle a été soupçonnée pêle-mêle de jouer au chat et à la souris avec l’Indonésie et le Japon, d’aider la Corée du Nord dans ses velléités de prolifération nucléaire en en faisant profiter l’Iran et le Pakistan, de mener des attaques virtuelles contre Google et des sites américains, de mener une campagne contre la Norvège pour empêcher la remise du Prix Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo… A cette longue liste, les plus zélés ajoutent encore les armes que Pékin aurait fournies aux talibans en Afghanistan et celles qui ont été utilisées au Darfour.

Signe supplémentaire de la méfiance: alors que le chef du Pentagone Robert Gates se rendait la semaine dernière en Chine pour «relancer la coopération militaire» entre les deux puissances, ses hôtes lui avaient réservé une surprise: une version chinoise du bombardier furtif qui permet d’échapper aux radars, étrangement similaire au modèle américain.