Analyse

Pourquoi Huawei se retrouve au cœur de la bataille sino-américaine

L’arrestation au Canada de Meng Wanzhou, haut cadre de Huawei, pourrait mettre en péril les négociations commerciales entre Washington et Pékin

«On a été avisé du processus judiciaire quelques jours avant que l'arrestation soit faite», le 1er décembre, a déclaré le Premier ministre Justin Trudeau à propos de l'interpellation de Meng Wanzhou. «Je n'ai pas eu de discussions avec mes homologues chinois sur cela», a aussi indiqué le Premier ministre canadien. La Maison Blanche était également prévenue de cette arrestation, survenue le jour même où le président Donald Trump dînait avec son homologue Xi Jinping

Le samedi 1er décembre, alors que Donald Trump et Xi Jinping s’accordent à Buenos Aires sur une trêve dans leur bras de fer commercial, Meng Wanzhou est arrêtée à l’aéroport de Vancouver sur demande de la justice américaine. Meng Wanzhou? A 46 ans, elle est l’une des quatre vice-présidents et la directrice financière de Huawei, société basée à Shenzhen qui s’est imposée comme le principal équipementier télécom dans le monde. C’est aussi la fille de Ren Zhengfei, fondateur et directeur du groupe, un ancien ingénieur de l’armée chinoise entré au Parti communiste en 1978 avant de se lancer dans les affaires, en 1987.

Lire aussi: La directrice financière de Huawei arrêtée au Canada, Pékin proteste

Ni la justice américaine ni celle du Canada n’ont communiqué les raisons de cette arrestation. Mais selon des médias nord-américains, un procureur de New York demande son extradition car Huawei est soupçonné d’avoir violé les sanctions américaines frappant l’Iran et d’autres pays. A Shenzhen, Huawei nie, affirmant s’être au contraire conformée à toutes les sanctions frappant l’Iran, qu’elles soient américaines, européennes ou de l’ONU. Pékin a protesté sitôt l’information rendue publique, jeudi, affirmant que Meng Wanzhou n’a violé aucune loi, et demande sa relaxe immédiate.

Lire également: Banni par plusieurs pays, Huawei veut s’étendre en Suisse

Un risque pour la sécurité nationale

Huawei se retrouve ainsi au cœur du conflit sino-américain. C’est tout sauf une surprise. Ce printemps, la justice américaine avait ouvert une enquête à l’encontre de Huawei afin de savoir si elle avait enfreint un embargo. En août, Donald Trump interdisait l’achat d’équipements de la firme chinoise pour le réseau gouvernemental américain au nom de la sécurité nationale. Depuis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Grande-Bretagne ont émis de semblables réserves pour limiter l’accès de leur territoire à Huawei.

Récemment, le chef du renseignement canadien, David Vigneault, mettait en garde contre la «tendance à l’espionnage soutenu par des Etats» visant les technologies du Canada, y compris la 5G. Une nouvelle loi chinoise sur le renseignement décrétant que «les organisations et les citoyens doivent soutenir, coopérer et collaborer avec le travail du renseignement national» a par ailleurs alerté les autorités australiennes. Huawei est désormais considérée comme un risque pour le vol de technologie et la sécurité par l’ensemble des pays du Five Eyes, le réseau d’espionnage dirigé par les Etats-Unis comprenant la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. L’une des craintes des agents de ce réseau est que la Chine puisse couper les communications d’un pays en ayant pris le contrôle de segment des équipements de leur infrastructure nationale.

Pour la Chine, Huawei est de première importance. Non pas pour l’espionnage, du moins officiellement (Pékin et la firme nient tout lien organique), mais pour imposer un premier champion industriel au niveau mondial, ce qui s’inscrit dans le programme de développement technologique voulu par Xi Jinping d’ici à 2025. Avec plus de 180 000 employés, Huawei est très présente en Asie, en Afrique et de plus en plus en Europe. Elle est devenue le deuxième fabricant de smartphones, derrière Samsung. Sa part du marché mondial des équipements de télécommunication la place aux avant-postes des nouvelles normes de la 5G, un avantage stratégique pour Pékin. Le résultat d’un pillage technologique, accusent aujourd’hui les Etats-Unis.

Nouveau contrat en Europe

Que faisait Meng Wanzhou ce jour-là à Vancouver? Elle se savait dans le viseur de la justice américaine. Dans une interview au Beijing News, en 2013, elle expliquait s’être vu refuser un visa de sortie de son pays car elle représentait pour Pékin un «risque à l’émigration». Elle possède toutefois également une carte d’identité de Hong Kong, comme son père. Son arrestation pourrait pourtant être liée à une autre activité, estime le magazine économique de Canton Caixin. Meng Wanzhou a autrefois été membre de la direction de Skycom Tech Co. Ltd, une société elle aussi accusée d’avoir contourné l’embargo américain sur les ventes de technologies à l’Iran.

Ce vendredi, la justice canadienne doit statuer sur sa demande de remise en liberté conditionnelle. Si elle devait finalement être extradée vers les Etats-Unis, son cas pourrait sérieusement entraver toute tentative de réconciliation commerciale entre Washington et Pékin. Dans l’immédiat, cela n’empêche pas la progression de Huawei. Mercredi, de passage à Lisbonne, Xi Jinping supervisait la signature d’un nouveau contrat avec le numéro un portugais de la téléphonie, Altice. Selon le South China Morning Post de Hong Kong, il s’agit pour Huawei du 23e «réseau global» pour installer la 5G dans un pays, 15 se situant en Europe.

Publicité