Les habitants de Chavannes-de-Bogis, à quelques kilomètres de Genève, se perdent en conjectures. A quoi sert la salle de conférences érigée à la hâte dans les jardins de l’hôtel Everness, entre les champs et l’autoroute? «Un mariage?» interroge une riveraine anglophone.

Dans l’enceinte verrouillée de l’hôtel, l’ambiance n’est pas à la fête. 74 délégués libyens planchent sur l’organisation d’élections dans ce pays divisé depuis le renversement du colonel Kadhafi il y a dix ans. Cloîtrés depuis lundi, les délégués du Forum sur le dialogue politique libyen (LPDF), constitué par l’ONU, avaient jusqu’à ce jeudi pour s’accorder sur une base constitutionnelle. Une étape indispensable pour tenir un scrutin dans tout le pays le 24 décembre prochain.

Mais l’émissaire de l’ONU, le Slovaque Jan Kubis, a annoncé jeudi que la rencontre se prolongera vendredi pour éviter de compromettre le calendrier très serré devant mener aux élections de décembre. «Les tensions et les émotions sont élevées», a-t-il reconnu, estimant qu’un échec à aller vers un compromis n’était pas une option.

Les échos parvenant du paisible établissement indiquent que les débats sont ardus. D’autant que le coronavirus s’est invité à la table des négociations. Mercredi, l’ONU, qui organise cette rencontre avec la Suisse, a découvert que plusieurs délégués étaient infectés. Après avoir éloigné les personnes contaminées, les contraignant de suivre les débats depuis leur chambre, il a fallu tester tout le monde, retardant d’autant les discussions. Avant même le début de la rencontre, le Slovaque Jan Kubis a lui-même été infecté par le coronavirus et il intervient à distance.

Mercredi, une dizaine de délégués ont dénoncé la prise en otage des discussions dans une lettre diffusée sur les réseaux sociaux et adressée à l’émissaire de l’ONU chargé du processus de paix. Ils dénoncent la remise en question de la date des élections. Les signataires soupçonnent le gouvernement de transition de vouloir ainsi s’accrocher au pouvoir et les islamistes de «saboter» les élections.

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Le maintien de l’échéance du 24 décembre avait pourtant été réaffirmé par la communauté internationale la semaine dernière, lors d’une conférence à Berlin. «On ne peut sans cesse revenir sur ce qui a été décidé. Sinon, on n’avance pas et cela décourage tout le monde», abonde Jalel Harchaoui, chercheur associé auprès du réseau Global Initiative Against Transnational Crime, basé à Genève.

Ce spécialiste de la Libye pointe toutefois l’empressement de la communauté internationale. «Le fait que le cessez-le-feu tienne toujours en Libye est vu comme un miracle. Aussi il faut aller vite pour avancer sur le processus politique, continue Jalel Harchaoui. Mais, quand on parle de base constitutionnelle, c’est en réalité une Constitution qu’il faut élaborer. Cela prend du temps.»

Un forum représentatif?

Si les délégués présents en Suisse parviennent à s’entendre, le document constitutionnel devra encore être approuvé par le parlement, avant ces fameuses élections du 24 décembre. En parallèle, les pays européens et les Etats-Unis poussent pour un retrait des forces étrangères en Libye. La Russie et les Emirats arabes soutiennent le maréchal Haftar dans l’est du pays et la Turquie le gouvernement de Tripoli.

Ce n’est pas la première fois que les délégués libyens se retrouvent à Chavannes-de-Bogis. En février dernier, ils étaient parvenus à nommer le gouvernement intérimaire, une percée importante pour ramener la paix en Libye. Mais le processus avait été éclaboussé par des accusations de corruption. Depuis, les délégués n’ont pas changé malgré les promesses de sanctions de la part de l’ONU.

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L’assemblée du LPDF est censée représenter toutes les composantes de la société libyenne. Dans les faits, certains pèsent davantage que d’autres. Par exemple, la présence dans l’assemblée d’Ali Ibrahim Dbeibah fait grincer des dents. Ce septuagénaire est l’un des hommes d’affaires les plus riches du pays. Il a fait fortune dans la construction à la fin du règne de Kadhafi, lâchant le dictateur après le début de soulèvement. Le délégué n’est autre qu’un cousin du premier ministre de transition Abdel Hamid Dbeibah, désigné en février à Chavannes-de-Bogis dans des conditions discutables.