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Hulot déserte la planète Macron

La démission du ministre français de l’Environnement est une mise en cause directe d’Emmanuel Macron. Pour Nicolas Hulot, les arrangements en coulisses et les petits pas ont fossoyé l’indispensable ambition écologique

Avait-il vraiment l’intention de claquer ainsi la porte? Lorsque Nicolas Hulot entame mardi matin, sur France Inter, son intervention matinale, le ton n’est pas encore celui de la rupture. «Je demeure au gouvernement», lâche-t-il même, dans ses premières phrases, en déplorant l’absence de soutiens et la présence d’un lobbyiste pro-chasse à une réunion à l’Elysée, la veille.

Puis l’ancien animateur de télévision craque, y compris physiquement. «C’est une accumulation de déceptions. Je n’y crois plus. Je ne veux plus me mentir […]. Petit à petit, on s’accommode de la gravité et on se fait complice de la tragédie qui est en cours de gestation. Je n’ai pas forcément de solutions. Je n’y suis pas parvenu.»

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Déception palpable

Rideau. Le ministre de la Transition écologique et solidaire, numéro trois du gouvernement français, vient de tirer la prise alors que le président de la République s’envole au même moment pour deux jours de visite en Scandinavie. «Non», poursuit-il, Emmanuel Macron n’a pas été prévenu de sa démission. «Je respecte sa liberté. Je continuerai de faire appel à lui», lui répond le chef de l’Etat à Copenhague, dès sa descente d’avion. Son remplacement pourrait entraîner un remaniement gouvernemental.

Cette démission, Nicolas Hulot y pensait depuis des mois. Car, entre lui et l’Elysée, le courant ne passait plus. Les déceptions s’étaient accumulées. Lorsque le 6 juillet, le ministre tire un bilan d’étape de son plan climat adopté un an plus tôt, sa déception est palpable. «Pour l’instant, le changement n’est pas à l’échelle», admet ce défenseur passionné de la planète, arpentée pendant des années devant les caméras pour son émission culte Ushuaïa.

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Un ministre isolé

Juste avant, le combattant Hulot a rappelé que la fin de la production d’énergie fossile en France et l’arrêt de la vente de véhicules émetteurs de gaz à effet de serre restent programmés pour 2040. Il a redit, aussi, que la part des énergies renouvelables atteindra 32% en 2030, contre 16% actuellement. N’empêche: le ministre se sait isolé.

Lors des débats sur la nouvelle loi agriculture et alimentation en mai, les lobbyistes ont fait feu de tout bois, et raboté le texte. Au quotidien, son jeune adjoint secrétaire d’Etat Sébastien Lecornu, venu de la droite, occupe de plus en plus d’espace. Le politicien nouvelle génération face au dinosaure de 62 ans, issu de la société civile: «Hulot était dans une nasse. Il n’avait plus d’oxygène», estime un de ses anciens conseillers.

Un homme blessé

Le créateur d’Ushuaïa était, en plus, sur la défensive. Paradoxalement, la période actuelle aurait dû le voir aux avant-postes, comme lorsqu’il fit un coup d’éclat, en 2007, avec son pacte écologique. Les attaques de Donald Trump contre les climatologues, la reprise de la guerre commerciale mondiale… les combats ne manquent pas. Mais comment influer lorsque l’on a perdu liberté et confiance?

Depuis les accusations pour harcèlement et viol lancées contre lui par le défunt magazine Ebdo en février 2018, Nicolas Hulot était un homme blessé. Plusieurs journalistes français s’étaient remis sur la piste des plaignantes et d’autres femmes demeurées anonymes. L’orage médiatique planait au-dessus de chacune de ses interventions.

Pronostic de Hollande

Dans son livre Les leçons du pouvoir (Ed. Stock), qui l’amène à parcourir les librairies de l’Hexagone, François Hollande pronostiquait déjà sa démission. En raison de l’opposition politique? Non, par tempérament. «Malgré tout, il n’y a que lui qui l’intéresse», lâche dans son ouvrage l’ancien président, qui le fit venir à l’Elysée comme conseiller spécial chargé de la diplomatie climatique aux côtés… d’Emmanuel Macron.

L’autre raison de ce départ brutal, qui prive le gouvernement d’une personnalité de premier plan, était son inadéquation avec la manière macronienne de gouverner. Bien qu’il n’ait jamais été élu, et malgré son échec à la primaire présidentielle écologiste de 2012 face à l’ancienne juge Eva Joly, Nicolas Hulot est un animal complètement politique. Tout son discours, depuis son entrée au gouvernement, consistait à dire qu’il faut tordre le bras aux «techniciens», pour imposer une volonté. «Nous n’y arriverons que si un gouvernement dans son ensemble a la même impulsion, la même feuille de route, la même vision», a-t-il déploré au micro de France Inter.

«En porte-à-faux complet»

Or le ministre n’a pas réussi à conjuguer le mot «ensemble». L’étau des contraintes climatiques et économiques s’est refermé sur lui. Il n’était, selon nos informations, même pas prévu aux côtés d’Emmanuel Macron aux Nations unies en septembre à New York. Autre écueil: l’arithmétique politicienne des élections européennes de mai 2019, pour lesquelles son nom avait été cité un temps comme possible tête de liste. Faute d’accord possible avec les Verts au Parlement européen, c’est finalement vers les libéraux, et le centre droit, que pencherait aujourd’hui le locataire de l’Elysée…

La planète Macron était devenue invivable pour Nicolas Hulot. Un sentiment de culpabilité avait fini par l’envahir. «Notre économie se désintoxique trop peu des énergies fossiles», avait-il commenté devant les graphes de son plan climat, en juillet, avant de s’inquiéter en coulisses de la mobilisation des activistes sur le site expérimental d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, dans la Meuse. «Il craignait une seconde «zone à défendre» après celle de Notre-Dame-des-Landes. Or, sur le nucléaire, il était en porte-à-faux complet», ajoute son ancien conseiller. Une démission, pour éviter une implosion.


L’œil helvétique sur la bourrasque

Pour respecter ses principes, Nicolas Hulot s’en est allé. Vu de Suisse, la frustration qui a mené au départ du ministre s’explique par les rigidités du système politique français

Ministre français de la «transition écologique et solidaire», Nicolas Hulot a claqué la porte. «Je ne veux plus me mentir», a-t-il annoncé ce mardi au micro de France Inter, un léger trémolo dans la voix. L’une des raisons invoquées pour son départ: ne plus être un alibi. «Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie que nous sommes à la hauteur sur les enjeux climatiques», a fait valoir l’écologiste.

L’opposition française et le compromis suisse

Ancien homme fort du WWF Suisse devenu directeur de l’Office fédéral de l’environnement (1992-2005), Philippe Roch connaît bien le tiraillement que peut susciter le passage d’un cercle de convaincus aux arcanes hostiles d’un appareil gouvernemental.

«La différence, explique celui qui connaît aussi personnellement Nicolas Hulot, c’est que la culture politique suisse est celle du dialogue et non, comme en France, celle de l’opposition. Lorsque je dirigeais l’OFEV, ma chance était ainsi que même dans les moments difficiles, j’ai toujours pu garder le contact avec les partis. Le dialogue était possible. Je n’ai pas tout gagné, mais la situation n’était jamais désespérée. On pouvait toujours avoir un espoir de progrès.» Un espoir que Nicolas Hulot ne semblait plus attendre, déclarant sur France Inter «se prendre tous les jours à se résigner».

Force des lobbys

Isabelle Chevalley rejoint l’analyse de Philippe Roch. «On ne fait pas de compromis en France, dit la conseillère nationale Vert’libérale (VD), c’est une monarchie. De plus, sur certains dossiers, le président lui-même ne peut pas faire changer les choses. La force des lobbys est en effet autrement plus importante que celle de leurs homologues helvétiques. Je pense notamment à celui du nucléaire, qui est une véritable religion.» Pas particulièrement surprise par la démission du ministre, elle salue ses efforts. «Il a essayé, dit-elle. Mais le système politique français empêche actuellement toute avancée significative dans le domaine du renouvelable.»

Boris Busslinger

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