Les humanitaires sont débordés par la multiplication des crises

Genève Le CICR demande une nouvelle rallonge budgétaire

Syrie, Irak, Soudan du Sud, Centrafrique et maintenant l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest: les humanitaires ne savent plus où donner de la tête. Le système humanitaire est au bord de la «banqueroute», a mis en garde la semaine dernière le directeur du Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), le Portugais Antonio Guterres.

A la fin de 2013, 51 millions de personnes étaient déplacées dans le monde à cause des conflits. Un record depuis la Seconde Guerre mondiale. Et ce chiffre devrait encore augmenter avec l’intensification des combats en Irak ou en Syrie, deux situations classées au sommet de l’échelle de gravité humanitaire établie par l’ONU.

En retrait face à Ebola

Avec le Soudan du Sud et la Centrafrique, cela fait quatre crises «de niveau trois» simultanément. «Une telle conjonction est sans précédent», avance Elisabeth Byrs, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) à Genève. «Dans le passé, nous devions gérer une crise majeure à la fois, comme le tsunami en Asie du Sud-Est ou le séisme en Haïti, mais pas quatre!»

Le PAM a déjà réduit les rations alimentaires en République démocratique du Congo. S’il ne reçoit pas de fonds d’ici à la fin du mois d’octobre, plus de 600 000 réfugiés syriens en Jordanie et en Turquie seront privés d’aide financière ou verront leur assistance réduite de moitié, passant de 34 dollars mensuel à 16.

Jeudi, c’était au tour du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) de demander une rallonge budgétaire à ses donateurs. La onzième pour l’année en cours. Le budget 2014, avec 1,3 milliard de francs, était déjà un record. «Nous manquons de moyens pour financer nos programmes au Soudan du Sud, notre deuxième plus grande opération après la Syrie, mais aussi en Ukraine», a expliqué Dominik Stillhart, le nouveau directeur des opérations du CICR.

En revanche, le CICR avait décidé de ne pas s’engager en première ligne contre Ebola. «Nous avons moins de compétences que d’au­tres acteurs sur cette maladie et l’épidémie ne touchait pas des pays en guerre», justifie Dominik Stillhart, plutôt que d’invoquer la multiplication des fronts humanitaires. «Mais, vu la gravité de la situation et le manque de réponse internationale [l’ONU n’a reçu à ce jour qu’un quart du milliard de dollars qu’elle réclamait mi-septembre], nous participons à l’élimination des déchets contagieux, aidons les survivants qui ont guéri de l’Ebola et soutenons les centres de traitement de Médecins sans frontières.»

«Nos réserves financières sont bientôt à sec», témoigne pour sa part Manuel Bessler, le responsable de l’aide humanitaire suisse. Pour l’année 2014, la Confédération disposait de 412 millions de francs. Un tiers de ce montant est consacré aux programmes de l’ONU, un tiers à ceux du CICR et le troisième aux ONG et au corps d’aide suisse en cas de catastrophe. «Notre hantise, c’est qu’une autre crise majeure intervienne à la fin de l’année, comme le tsunami du 26 décembre 2004», s’inquiète Manuel Bessler.

Revoir les priorités

Le délégué à l’aide humanitaire doit déjà convaincre ses collègues de remettre certains projets d’assistance à l’année prochaine. C’est aussi ce que prône Antonio Guterres. «Il y a dix fois plus de fonds au niveau mondial pour l’aide au développement que pour l’aide humanitaire», constate le directeur du HCR. Le Portugais propose de revoir les priorités mais aussi le système de financement. L’idée est de renforcer le Fonds central d’intervention d’urgence (CERF), basé à New York, avec des contributions obligatoires des Etats, comme pour les opérations de maintien de la paix, et non plus volontaires. Doté d’un demi-milliard de dollars, ce fonds permet déjà de répondre au plus vite à une nouvelle catastrophe mais aussi de financer des crises négligées par les donateurs.

Manuel Bessler siégera justement dès fin octobre dans le groupe consultatif du CERF. «Changer les règles du jeu nécessitera de passer par l’Assemblée générale de l’ONU. Les débats budgétaires y sont souvent très politiques», tempère-t-il. «L’aide humanitaire ne peut pas remplacer les solutions politiques aux conflits en Syrie, à Gaza ou en Ukraine. Voilà ce qui manque le plus cruellement.»