Et cinq années de pouvoir en plus! Sur le papier, Hun Sen a gagné son pari. Officiellement vainqueur des législatives de dimanche, avec 68 sièges sur 123 contre 55 pour l’opposition, l’inamovible premier ministre cambodgien – à la tête du pays depuis 1985 – a su de nouveau «dompter» les urnes.

Après avoir averti qu’une victoire de ses adversaires du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP) pourrait «conduire à la guerre civile», l’homme fort du Cambodge a, une fois encore, manié avec succès ses quatre armes de réélection massives: le développement économique réel malgré la corruption endémique; le soutien des zones rurales quadrillées par son Parti du peuple cambodgien (PPC, l’ex-parti communiste pro-vietnamien); les fraudes; et la peur d’une reprise des violences, dans un pays toujours traumatisé par les massacres commis par les Khmers rouges, entre 1975 et 1979. Un climat bien peu démocratique, dénoncé par plusieurs organisations de défense des droits de l’homme. Des dizaines de milliers de votants, au bas mot, sont soupçonnés, soit d’être des électeurs fantômes, soit d’avoir été inscrits sur plusieurs listes électorales.

Que des fraudes aient entaché ce scrutin n’est pas une surprise. Tout en conservant l’apparence d’un système politique multipartite – l’opposition disposait, sous la précédente législature, d’une trentaine de députés – le Cambodge est dans les faits tenu d’une main de fer par le PPC au sommet duquel règnent Hun Sen, sa famille et un clan de dirigeants qui lui doivent tout. Elément nouveau: le premier ministre, âgé de 61 ans, affiche sa volonté de voir l’un de ses trois fils, tous formés aux Etats-Unis, lui succéder. Le plus souvent cité est Hun Manet, général de l’armée en charge des forces spéciales et antiterroristes. Un autre, Hun Mani, président de l’aile des jeunes du PPC, vient de faire son entrée au parlement.

Le tournant de dimanche est en revanche l’ampleur de la contestation, notamment à Phnom Penh, la capitale, désertée dimanche soir après quelques débuts d’émeutes, où plusieurs manifestations monstres d’étudiants avaient lieu en soirée avant le scrutin. Une contestation qui, même s’ils restent fort discrets, met au pied du mur les Occidentaux. «Le régime de Hun Sen est en train de devenir une caricature de système mafieux et nous le cautionnons au nom de la soi-disant stabilité politique du Cambodge et de la région», lâchait, dépité, un diplomate européen hier soir à Phnom Penh.

Le fait que Sam Rainsy, l’opposant historique à Hun Sen, soit revenu d’exil en France à la mi-juillet après un pardon royal, a précipité les choses. Cet ancien banquier ne pouvait pas se présenter. Mais les foules qu’il a drainées en quelques jours ont montré l’ampleur du mécontentement. «Les étudiants sont prêts à en découdre, explique un professeur de l’Université de Phnom Penh. L’enrichissement sans merci de l’élite est devenu trop éhonté.» Accusés? Une dizaine de conglomérats cambodgiens affiliés au pouvoir, courtisés par les entreprises étrangères dans ce pays de 11 millions d’habitants, mais situé au cœur du futur marché intégré de l’Asean (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est) qui verra le jour en 2015.

L’autre défi, pour les Occidentaux, est politique. D’un côté, Hun Sen est devenu une caricature de dirigeant autocrate, au point de jurer qu’il restera au pouvoir jusqu’à 90 ans! De l’autre, Sam Rainsy et les principales figures de l’opposition ne parviennent pas à incarner une relève. Le premier manie en permanence un langage xénophobe, anti-vietnamien, de nature à provoquer de dangereuses éruptions. Les seconds sont toujours susceptibles d’être débauchés à coups d’enveloppes bien remplies par le parti au pouvoir. Les observateurs prédisaient hier soir à Phnom Penh que le PPC, grâce à des ralliements, contrôlera très vite bien plus que les 68 sièges qu’il revendique avoir obtenu.

Dernier point enfin: la criminalisation de l’Etat au Cambodge, dont le meilleur allié international n’est autre que la Chine. La spéculation immobilière qui entraîne des expulsions à grande échelle, la déforestation accélérée, l’opacité du système bancaire, la porosité des frontières maritimes, les trafics terrestres avec la Thaïlande et le Vietnam… tout cela est connu, mais ne suscite guère de réactions autres que des communiqués. D’autant que les pays asiatiques voisins, comme d’habitude, se murent dans le silence.

«Le régime de Hun Sen est en train de devenir une caricature de système mafieux»