Colin Powell a eu beau prévenir mardi à Londres que les Etats-Unis n'avaient pas encore décidé d'élargir ou non leur «guerre contre le terrorisme» après la campagne victorieuse d'Afghanistan, tout indique que les stratèges du Pentagone préparent activement la prochaine phase de l'attaque contre les foyers terroristes islamistes. Cœur probable de ce nouveau théâtre de la «longue guerre» promise par Bush au panislamisme armé: le port de Berbera dans la province du Somaliland, un territoire du nord de la Somalie autonome de facto depuis que le pouvoir central de Mogadiscio s'est liquéfié au cours des années 90 pendant une meurtrière guerre civile.

Les Etats-Unis préparent activement, selon un expert du renseignement, un «accroissement de leur présence dans la Corne de l'Afrique», finalisant un accord pour déployer des actifs militaires au nord de la Somalie. Selon la Frankfurter Allgemeine Zeitung, des spécialistes de la défense américains et allemands ont récemment «visité» les infrastructures locales pour en évaluer le potentiel militaire. Berbera dispose de deux atouts majeurs: un port en eaux profondes développé dans les années 1970 par la marine soviétique (il est l'un des meilleurs de l'océan Indien) et un aéroport doté d'un des plus longs tarmacs au nord de l'Afrique, susceptible d'accueillir de gros porteurs transporteurs de troupes et de matériel lourd.

Une base opérationnelle américaine à Berbera donnerait à Washington la possibilité de conduire des opérations antiterroristes dans cette région mer Rouge - mer d'Arabie qui concentre plusieurs pays (Somalie, Yémen, Soudan) supposés abriter des cellules de la nébuleuse d'Oussama Ben Laden. La Somalie fait l'objet d'une attention toute particulière, elle qui abrite depuis près d'une décennie des éléments d'Al-Qaida impliqués dans diverses attaques anti-américaines – on leur impute notamment l'assassinat en 1993 de 18 marines US qui participaient à une intervention militaro-humanitaire onusienne.

Un déploiement américain à Berbera offrirait l'avantage stratégique de mener des opérations militaires simultanées en Afrique de l'Est et au Moyen-Orient, mais «il contribuerait sans doute à la partition définitive de la Somalie», analyse Stratfor.com, un institut de recherches stratégiques texan proche de l'administration Bush. La Somalie ne dispose en effet plus de gouvernement central depuis 1991, une instabilité dont a profité Al-Qaida ces dernières années pour y développer ses activités – les Américains jugent notamment que le pays pourrait servir d'ultime repaire aux légionnaires islamistes fuyant l'Afghanistan.

Un territoire morcelé

Seigneurs de guerre et chefs de clan somaliens n'ont cessé de se disputer leurs fiefs respectifs depuis une décennie, morcelant complètement le territoire. Au point qu'aujourd'hui, deux provinces du nord, le Somaliland et le Puntland, vivent sous un régime de semi-autonomie tandis que plus au sud, l'anarchie continue à régner dans la capitale Mogadiscio.

Si l'objectif Berbera se précise, il est une opération bien réelle qui a peut-être déjà marqué indirectement le début de l'offensive américaine dans la région. Le mois dernier, des troupes éthiopiennes – probablement instrumentalisées par les services américains – ont pénétré dans la province du Puntland, voisine du Somaliland, pour y combattre des islamistes radicaux et restaurer l'autorité d'un chef local, le colonel Abdullahi Youssouf Ahmed. L'extrémisme islamiste est particulièrement virulent dans le Puntland et tout au sud de la Somalie, sur la frontière kenyane. A l'issue des combats, la plupart des combattants islamistes auraient quitté leur fief local de Boosaaso, ville dont sont originaires la majorité des volontaires somaliens qui se battent aux côtés de Ben Laden en Afghanistan.

Au-delà de la Somalie, les Américains pourraient également se servir de Berbera comme d'une tête de pont pour d'éventuelles opérations au Yémen, avec lequel le Pentagone a toutes les peines du monde à négocier des arrangements militaires depuis que l'attentat contre le navire de guerre américain «USS Cole» à Aden en octobre 2000 – imputé lui aussi à Ben Laden – a singulièrement tendu les relations entre les deux pays. Le Soudan, la Tanzanie, le Kenya et le sud de la Somalie sont également dans la ligne de mire du Pentagone, dans un rayon d'action réduit depuis Berbera ou depuis Baidoa, ville du sud de la Somalie (à 150 km de Mogadiscio) que des experts américains viennent également de «visiter».

Opération régionale

Enfin, il serait très facile pour la flotte américaine de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb, véritable verrou entre l'Afrique et la péninsule arabique. Selon Stratfor, «cette route de la mer Rouge à la mer d'Arabie sert d'axe principal de ravitaillement en armes et en hommes à Al-Qaida, de l'Egypte à l'Afghanistan».

Dernière indication de l'imminence d'une opération américaine dans la région, le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan s'inquiétait hier soir à Stockholm des limites géographiques qu'une résolution impose aux Etats-Unis dans le cadre de leur riposte après les attentats du 11 septembre. «Jusqu'à présent, a dit Kofi Annan, toutes les preuves que nous avons montrent que les auteurs (des attentats) sont en Afghanistan. C'est là que l'effort militaire a été concentré, et je n'ai à ce stade aucune preuve, aucune raison de soutenir un élargissement de la guerre dans d'autres endroits.»