Genève

Ian Richards, le syndicaliste de l’ONU en lutte contre les délocalisations

Le Britannique Ian Richards est le représentant des employés de l’ONU et de ses agences basés à Genève. Il dénonce les projets de délocalisation de certaines organisations à cause de la cherté de la vie en Suisse. Mais reconnaît que les syndicats de l’ONU ont peu de poids

Le Britannique Ian Richards est le représentant des employés de l’ONU et de ses agences basés à Genève. Il dénonce les projets de délocalisation de certaines organisations à cause de la cherté de la vie en Suisse. Mais reconnaît que les syndicats de l’ONU ont peu de poids

Un grain de sable contre les

délocalisations

Toujours tiré à quatre épingles, Ian Richards tranche avec l’image qu’on se fait du syndicaliste. Cet économiste britannique à la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), qui conseille les pays africains pour attirer les investissements, est en parallèle le secrétaire exécutif du Conseil de coordination des associations de personnel de l’ONU et de ses agences basées à Genève.

Le Temps: quelle est la première menace qui pèse sur les employés de l’ONU à Genève?

Ian Richards: Les délocalisations. L’an prochain, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, arrivera à la fin de ses deux mandats. Il veut mener à bien deux chantiers qui lui tiennent à cœur: favoriser une plus grande mobilité des employés et centraliser tout le travail administratif, via un nouveau système informatique appelé Umoja. Cela permettrait de regrouper les services des agences de l’ONU au même endroit. Bangkok ou Nairobi sont évoquées. Il faut aussi comprendre que tous les employés de l’ONU ne sont pas des fonctionnaires internationaux. Nombreux sont ceux qui sont recrutés localement et, en cas de délocalisation, perdraient leur emploi.

– Peut-on reprocher à l’ONU de vouloir réduire ses coûts, alors que les besoins humanitaires, par exemple, n’ont jamais été aussi importants depuis la Seconde Guerre mondiale?

– Non. Mais il y a d’autres solutions. Je ne crois pas que délocaliser le recrutement ou la finance à l’autre bout du monde soit la panacée. Parfois, on règle bien plus rapidement les problèmes autour d’un café, plutôt que d’attendre une réponse le lendemain à cause du décalage horaire. Genève a l’avantage incomparable d’être sur un fuseau horaire central, comme l’Afrique, principale bénéficiaire des opérations de l’ONU. Il faudrait plutôt créer des synergies entre les différentes agences à Genève. Cela serait beaucoup plus efficace.

– Vous voulez maintenir les emplois à Genève car la qualité de vie est très bonne?

– Ce n’est pas non plus le paradis. Les jeunes préfèrent New York, beaucoup plus dynamique. Les familles, c’est vrai, sont très contentes. Mais Vienne est aussi très appréciée. Il y a aussi des développements problématiques. Comme, par exemple, le fait que les enfants de fonctionnaires internationaux ne puissent plus prétendre à la nationalité helvétique, même après douze ans de séjour ici. Sans parler des incertitudes liées à l’application du vote du 9 février 2014 sur l’immigration de masse. Mais, en tant que fonctionnaires internationaux, nous devons respecter les décisions du pays hôte.

– Malgré la cherté de la vie, les autorités suisses et genevoises minimisent le risque de délocalisation. Le nombre d’emplois dans les organisations internationales était même en très légère augmentation l’année dernière.

– C’est un reflet trompeur de la réalité. C’est vrai: de nouveaux postes sont créés, comme au Fonds global contre le VIH/sida, le paludisme et la tuberculose. Dans le même temps, d’autres sont délocalisés. Le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR), qui a déjà un centre de soutien à Budapest, réfléchit à déplacer d’autres postes. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme vient de se lancer dans une nouvelle restructuration. Il va renforcer ses centres régionaux, notamment Bruxelles, pour l’Europe. Il veut aussi créer un centre à Amman pour le Moyen-Orient, bien que le siège régional de l’ONU se trouve à Beyrouth. De très nombreuses ONG ont choisi de s’installer à Genève pour être proches du haut-commissariat. Si les activités diminuent, elles risquent elles aussi de déménager.

– Pourquoi contestez-vous la politique de mobilité voulue par Ban Ki-moon?

– Je ne suis pas contre le principe. Le fait que chaque fonctionnaire puisse aller sur le terrain, surtout en Afrique ou en Asie, après sept ans passés dans un des sièges de l’ONU me paraît une bonne chose. Mais je ne suis pas sûr que ce principe puisse s’appliquer à tout le monde, aux économistes ou aux bibliothécaires comme aux humanitaires.

– On a appris vendredi la démission du banquier genevois Ivan Pictet, qui donnait des conseils pour les investissements du Fonds de pension des Nations unies. Malgré l’excellente santé financière du fonds, les associations du personnel de l’ONU dénoncent des irrégularités dans la gestion de cette structure.

– Dans l’immédiat, nous ne craignons pas de dégradation financière. Mais, si le fonds est mal géré, il y aura inévitablement des problèmes à moyen terme. Je pense particulièrement à la remise en question de la séparation entre la division administrative, qui paie les retraites, et celle de l’investissement [voulue par le directeur général du fonds, le Mexicain Sergio Arvizu, ndlr]. Le fait que le directeur veuille remplacer la procédure d’enquête externe, en cas d’irrégularités, par un mécanisme interne est très inquiétant. De manière générale, les lanceurs d’alerte au sein des Nations unies ne sont pas assez protégés contre les représailles. Une lettre signée par dix d’entre eux vient d’être envoyée à Ban Ki-moon. Parmi les signataires figurent deux ex-employés de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI), l’organisation internationale qui nous donne le plus de fil à retordre à Genève. Début mars, je devais assister à une assemblée de l’association du personnel de l’OMPI, dont le président a été licencié l’an dernier. Mais la sécurité m’a expulsé du bâtiment.

– Que pouvez-vous faire dans ce genre de cas?

– Pas grand-chose. Les syndicats de l’ONU n’ont qu’un statut consultatif et ils ont même failli le perdre l’an dernier. Nous ne pouvons pas non plus nous appuyer sur les tribunaux nationaux. On peut s’adresser aux Etats membres, ce qui porte parfois ses fruits. Les seuls instruments juridiques à disposition sont les tribunaux internes à l’ONU, ici à Genève. Mais les jugements prennent plusieurs années.

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