Il ne serre jamais la main des femmes. Mais il aime citer en exemple l'activisme de son épouse, une gynécologue, originaire, comme lui, de la ville sainte de Karbala. Il se dit contre la création d'un Etat religieux à l'iranienne, mais considère que les lois du futur Irak ne doivent pas contredire l'islam. Il ne porte pas les Américains dans son cœur, mais ne s'est jamais prononcé haut et fort pour un départ immédiat des troupes de la Coalition. Ibrahim al-Jaafari, 55 ans, barbe grisonnante et regard noir, pressenti au poste de futur premier ministre d'Irak, est un homme qui intrigue. Sa personnalité suscite la curiosité, et souvent le doute.

«Homme de compromis»

Difficile, pourtant, de lui trouver des détracteurs. Seyed Z. Shahrestani, 62 ans, homme d'affaires irakien, ancien camarade de classe de Jaafari, se souvient d'un «élève studieux, à l'écoute des autres, et très appliqué». Des qualités que lui reconnaissent également certains acteurs politiques non islamiques. Un membre d'un parti à tendance séculière, qui voyageait récemment dans le même avion que Jaafari, raconte «avoir été impressionné par la façon, tellement minutieuse, avec laquelle il lisait et annotait les livres qu'il venait d'acheter». Ses notes, remarque-t-il, «étaient rédigées dans une calligraphie arabe parfaite et leur contenu était brillant d'intelligence».

«C'est un fervent croyant», reconnaît Adnan Pachachi, d'origine sunnite, laïc convaincu et leader du Parti des démocrates irakiens. «Il est religieux, ça c'est sûr. Cependant c'est loin d'être un extrémiste. Avec lui, on peut discuter. Il est à l'écoute. C'est un homme de compromis», poursuit-il. On le sait, en effet, peu enclin à la confrontation.

Numéro deux de l'Alliance unifiée irakienne (AUI, la liste d'union chiite), qui a remporté 140 des 275 sièges du nouveau parlement issu des élections du 30 janvier, il s'est empressé d'aller rendre visite aux Kurdes du nord, – les deuxièmes gagnants des élections –, dès les résultats du scrutin connu, pour aborder les nombreuses revendications de ces derniers, qui réclament notamment le contrôle de la ville pétrolière de Kirkouk. A propos des sunnites, écartés d'un pouvoir qu'ils ont traditionnellement toujours contrôlé, il ne cesse de dire qu'il faut les réintégrer en leur offrant des postes à responsabilités.

Médecin de formation, Ibrahim al-Ushayqer (son véritable nom, troqué plus tard contre celui de Jaafari), s'est lancé de plain-pied dans la politique, dès son retour au pays, à la chute du régime de Saddam, après un long exil de vingt-trois ans. Il a d'abord accepté d'être le premier des neuf présidents tournants du Conseil de gouvernement provisoire mis en place, en juillet 2003, par le proconsul américain Paul Bremer. Puis, un an plus tard, après le transfert des pouvoirs aux Irakiens, il a endossé le rôle de vice-président. «J'ai changé ma spécialité, en passant du traitement d'un patient malade à celui d'un pays malade», nous confiait-il récemment dans sa résidence de Bagdad. Mais dans le fond, cet ancien opposant de l'ombre a toujours milité pour la cause de son pays, et de sa communauté, celle des chiites, persécutée sous Saddam Hussein.

Né à Karbala, la ville de l'imam Hossein, dans une famille religieuse et commerçante, Al-Jaafari rejoint le parti clandestin Dawa dès l'année 1966, tout en se lançant, deux ans plus tard dans des études de médecine à Mossoul, ville majoritairement sunnite, au nord du pays. En 1980, il fuit l'Irak pour la toute nouvelle République islamique d'Iran, en compagnie de milliers de partisans du Dawa, accusés d'être des pions du régime iranien. «Les premières de ses dix années d'exil en Iran, il les passe à fréquenter les séminaires coraniques de la ville sainte de Qom», raconte Shahrestani, son ancien camarade. Puis Al-Jaafari part s'installer en Grande-Bretagne, avec sa femme et ses cinq enfants.

«L'Irak n'est pas l'Iran»

Aujourd'hui, ce religieux pragmatique, en costume bien repassé, réfute toute forme d'affinité avec le régime iranien. «Nous ne cherchons pas, dit-il, à copier notre voisin. L'Irak n'est pas l'Iran. Notre société est différente», dit-il. Al-Jaafari reste néanmoins un visiteur régulier de Téhéran, sa ville favorite lorsqu'il donne rendez-vous à sa femme, qui se déplace de Londres, où elle vit toujours, pour venir le voir. Il a également gardé des contacts privilégiés avec le guide religieux iranien, l'ayatollah Ali Khamenei.

Quand il s'agit d'évoquer le rapport entre politique et religion, Ibrahim al-Jaafari refuse d'endosser l'étiquette d'islamiste. Il n'empêche que l'hiver 2003, son adjoint avait voté, en son nom, au sein du Conseil de gouvernement provisoire, en faveur d'une coloration plus religieuse du code de la famille irakienne, – connu pour être un des codes les plus libéraux du Moyen-Orient.