Ce mardi 25 février, le mauvais temps a laissé place à un grand ciel bleu. Un horizon dégagé qui a permis à l’aviation russe de bombarder huit écoles primaires et deux maternelles. La plupart se trouvaient dans la ville même d’Idlib, deux autres dans les environs de Mareet Misirin, à quelques kilomètres à peine. Plusieurs témoignages recueillis par téléphone traduisent l’extrême détresse des civils.

Youssef al-Kasra est enseignant dans une des écoles d’Idlib et membre du réseau Hurras. «Dès qu’on a entendu les avions, on a annulé les cours. C’est pour cela que le bilan n’est pas trop grave. On vit dans la peur à chaque instant, c’est impossible d’enseigner.» Hasna a 8 ans, elle était élève dans une des écoles visées par le régime. «Dès que j’entends le bourdonnement des avions qui se rapprochent, j’ai peur. Je ne veux plus quitter ma maison car j’ai peur que ma famille soit tuée pendant mon absence.» Selon l’ONG Save the Children, plus de la moitié des civils qui fuient les combats sont des enfants, contraints de partir chaque jour et de s’enfoncer dans la précarité.

Au moins 21 civils auraient été tués, dont neuf enfants et trois enseignants. Quelques minutes plus tard, c’est l’hôpital central d’Idlib qui était visé, les derniers bilans font état d’une dizaine de blessés. L’établissement, qui gérait 11 500 patients par mois, a été contraint de fermer en raison des risques de sécurité liés aux frappes aériennes ciblées.

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«On peut encore traiter seulement les urgences»

En décembre dernier, le régime syrien a lancé une opération militaire pour reconquérir la région d’Idlib, dernier bastion de l’opposition, et en déloger les combattants djihadistes et les rebelles, soutenus par l’armée turque. En réponse, la Turquie a déployé une quantité importante de troupes et de matériel militaire pour tenter de stopper l’avancée du régime de Damas. L’aviation syrienne, aidée de son allié russe, bombarde la ville et ses environs plusieurs dizaines de fois chaque jour. Ce ne sont pas les premières écoles ou hôpitaux détruits depuis le début de cette offensive.

En 2019, selon les Nations unies, plus de 60 structures de santé ont été bombardées. Conséquence de ces violences, selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, plus de 300 civils ont été tués à Idlib en deux mois. Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, a récemment constaté que «les combats progressent aujourd’hui dans des zones où les concentrations de population sont les plus élevées», des violences contraires au droit international humanitaire et à la protection des civils que bafouent les belligérants. D’après l’ONU, 2,8 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire, dans le nord-ouest de la Syrie seulement.

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Conditions de plus en plus précaires

Des civils que tente chaque jour de soigner le docteur Mohamed Abrash, qui dirige l’un des derniers hôpitaux de la ville d’Idlib. Mais aujourd’hui, les conditions d’exercice sont de plus en plus précaires, voire impossibles. «On n’est jamais tranquille, on a peur d’être visé à tout moment. La situation s’aggrave de plus en plus, on n’a plus assez de médicaments, de matériel. On peut encore traiter seulement les urgences et les opérations vitales. Si les patients sont dans un état trop critique, on les transfère vers un hôpital près de la frontière turque ou en Turquie.»

Mais sa principale inquiétude est pour les enfants, tristes victimes de ce conflit. «Aujourd’hui, les températures sont redevenues positives, mais en janvier de nombreux enfants sont morts de froid ou de faim. Beaucoup n’ont plus de proches pour prendre soin d’eux et doivent tenter de survivre, seuls. C’est une tragédie.»

Pour protéger leurs patients, les médecins soignent désormais en sous-sol voire dans les caves, où ils doivent aussi faire avec les coupures d’électricité.

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«Je ne sais plus où aller»

La plupart des écoles aussi ont dû être enterrées sous terre afin de protéger les enfants. «Mais l’air est vicié et de nombreux enfants souffrent de problèmes cardiaques que l’on ne peut soigner», s’inquiète encore le docteur Abrash.

Abd al-Rahman est sur la route depuis le début de l’offensive. Ces dernières semaines, il a déjà dû déménager cinq fois pour fuir les violences et l’avancée du régime syrien. «Je ne sais plus où aller. La situation ne peut même plus être décrite avec des mots. Les corps sur le sol, les villes détruites et le froid qui nous glace le cœur. Je ne sais plus quoi souhaiter pour demain, à part mourir.» L’homme, sa femme et leurs trois enfants se terrent depuis plusieurs jours dans des abris de fortune. Les enfants sont prostrés dans un coin et ne parlent plus.

Et leur état ne devrait pas s’améliorer avec l’intensification de l’implication turque. Lundi 24 janvier, le porte-parole de la présidence turque a lancé un avertissement clair aux autorités de Damas: «Le régime doit avoir quitté la province d’Idlib d’ici à la fin de la semaine.»