Syrie

A Idlib, «ils ont respiré la mort»

Une attaque chimique fait des dizaines de morts dans le nord de la Syrie. Les symptômes font penser à une substance toxique de type gaz sarin

Un peu partout, la formule a fleuri sur les réseaux sociaux, aussi bien en arabe qu’en anglais: durant leur sommeil, ils ont «respiré la mort». L’aube venait à peine de se lever lorsque la mort a s’est insinuée dans la province d’Idlib, dans le nord de la Syrie. Le décompte fourni mardi par les sauveteurs, qui reste loin d’être définitif, dépasserait les 70 morts, dont au moins 25 enfants. Des familles entières ont été décimées dans leur sommeil par ce qui s’apparente à l’une des plus graves attaques chimiques commises depuis l’été 2013, lorsque près de 1400 personnes avaient été tuées dans la banlieue de Damas lors d’une attaque au gaz sarin.

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Un mélange de gaz

Les vidéos? Insoutenables, elles montrent des corps d’enfants sans vie, les yeux encore ouverts, des cadavres éparpillés dans les rues, ou encore les efforts désespérés des sauveteurs face à des blessés s’asphyxiant en convulsions sous les effets des gaz toxiques.

Depuis 2013, date à laquelle la Syrie avait accepté, sous pression américano-russe, de mettre fin à son programme d’armements chimiques, l’ONU a répertorié l’utilisation de chlorine à trois reprises par les forces loyales à Bachar el-Assad. Mais les Nations unies semblent encore loin du compte, à en croire les organisations médicales syriennes qui détaillent les résultats de ce genre d’attaques: en quatre ans, elles ont coûté la vie à plus de 100 personnes. Le 25 mars dernier, encore, un médecin est mort alors qu’il était conduit en Turquie, après avoir soigné lui-même des victimes d’une attaque chimique survenue à proximité, dans la ville frondeuse de Kafer Nabal. Une ville dont les habitants sont devenus célèbres tant ils multiplient les signes de rébellion vis-à-vis du régime syrien, mais aussi des groupes djihadistes dont l’emprise n’a cessé de croître dans la région à mesure que les combats se sont durcis.

L’essentiel de ces précédents bombardements chimiques (au nombre de 73 pour les deux seules dernières années) concerne l’utilisation de chlorine, une substance facilement disponible et dont l’effet de propagation est limité. Mais il semble en être autrement aujourd’hui. «D’après ce que nous savons, il pourrait s’agir d’un mélange de chlorine et d’une autre substance de type gaz sarin», explique Taafik Chamaa, l’un des responsables de l’UOSSM, une organisation qui coordonne les secours dans le pays. Un cauchemar, non seulement pour les victimes mais aussi pour les secouristes, mis sur la fausse piste par l’odeur de chlore qui avait imprégné les habits et par certains symptômes des blessés.

Un peu plus au nord, l’UOSSSM avait contribué à équiper l’hôpital de Ma’arret al-Numan et à former l’équipe soignante pour faire face à une éventuelle attaque de ce type. «Le centre de décontamination doit impérativement se trouver à l’extérieur des bâtiments. Il faut notamment des équipements pour protéger les médecins, et beaucoup d’eau courante. En cas d’attaque au gaz sarin, un antidote est aussi nécessaire, de l’atropine», explique Tawkik Chamaa. A Ma’arret al-Numan, toute l’infrastructure était réunie. Mais l’hôpital a été bombardé, sans doute à dessein, la veille des attaques de mardi.

Des témoins sur place assuraient par ailleurs que les bombardements se sont ensuite poursuivis toute la journée autour de Khan Shaikun, la petite ville frappée par les gaz toxiques. Au moins une quarantaine de missiles ont été largués par des avions de l’armée syrienne. Ils ont atteint notamment l’un des centres de soins où avaient été transférés des blessés, en l’absence de l’hôpital.
Plus au nord, alors qu’elle a fermé ses frontières aux réfugiés syriens, la Turquie avait commencé mardi à installer son propre centre de décontamination près du point de passage de Bab el Hawa. «Nous sommes ici depuis ce matin, mais rien ne bouge», assurait un secouriste sur place, par message vidéo. Transportant d’autres blessés, les ambulances restaient bloquées à la frontière turque, encore dans l’après-midi.

Prélude d’une offensive

La ville de Khan Shaikun n’est pas loin de l’une des lignes de front qui se sont embrasées récemment, avant l’ouverture à Genève du récent round de négociations consacrées à la Syrie. Alors que la province d’Idlib représente désormais le principal bastion de l’opposition, cette attaque pourrait sonner le prélude d’une offensive plus générale contre une province déjà bombardée de manière quotidienne. «C’est une punition infligée à la population, assure-t-on au sein de la branche suisse de l’UOSSM, dont les responsables étaient réunis toute la journée dans leur quartier général de Genève. Un moyen de lui montrer comment le régime entend en finir avec toute tentative de rébellion.»

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