C’était il y a deux semaines, le mardi 4 avril. Avec deux collègues, Zeina Awsaji a décidé qu’il fallait y aller. Elle a pris son téléphone portable pour les images, un calepin pour les notes. La question, à dire vrai, ne se posait pas. «C’est mon travail. Ça consiste à aller là où il se passe des choses.» Zeina est une toute jeune journaliste en herbe, âgée de 22 ans. Elle fut l’une des premières à arriver à Khan Cheikhoun. Il s’y «passait des choses», ce jour-là: des dizaines de personnes gisaient dans les rues de la petite ville, tuées dans la plus grave attaque chimique commise en Syrie depuis 2013. Des dizaines d’autres, prises de convulsions, de suffocation et de paralysie, luttaient entre la vie et la mort, après avoir inhalé ce qui s’est révélé être du gaz sarin.

La jeune Zeina Awsaji est une «localière» d’un genre particulier. Elle a fait ses classes à Idlib, la province du nord-ouest de la Syrie, où se trouve Khan Cheikhoun. Les photos qu’elle a ramenées de l’attaque sont plus terribles les unes que les autres. «Nous avons fait un reportage sur un adolescent, Ahmed. Il en est sorti indemne. Mais autour de lui, tout le monde était mort: ses frères, ses sœurs, ses deux parents.»

Aujourd’hui, malgré la situation, nous découvrons une liberté d’expression sans précédent dans le pays

Akram al-Ahmad, fondateur du Syrian Press Center

Ahmed aurait pu être le jeune frère de Zeina. Chaque fois qu’elle part au travail (ce qu’elle fait de manière bénévole), ses parents tremblent. En réalité, la jeune femme est encore, en parallèle, étudiante à l’Université d’Idlib, où elle entend décrocher cette année un diplôme en littérature anglaise. Mais l’université n’est ouverte qu’un ou deux jours par semaine, au gré des bombardements. L’établissement a déjà été directement visé deux fois par l’aviation syrienne. «Nous n’avons pratiquement plus aucun livre, que ce soit en arabe ou en anglais, explique la jeune fille au téléphone. Au moins, en tant que journaliste, je peux faire entendre notre voix.»

Journalisme d’investigation à la syrienne

Akram al-Ahmad est le fondateur du Syrian Press Center (SPC), l’«académie» de journalisme qui a formé Zeina et qui, en six ans de guerre, a vu défiler quelque 300 autres candidats, grâce notamment à des fonds de certains Etats européens. Des cours théoriques pendant un mois, puis six mois de formation pratique, l’utilisation de la vidéo, la photo, l’écriture, le recoupement des sources, la conduite d’une interview… «Nous tentons d’appliquer les règles du journalisme professionnel. Cela nous permet de jouer un rôle positif et de faire baisser les haines qui résultent de la guerre», veut croire Akram al-Ahmad, qui était récemment à Genève à l’invitation du Collectif des Amis d’Alep.

L’homme avait lui-même commencé sa carrière de journaliste bien avant la guerre. Employé par une agence gouvernementale, il avait eu la mauvaise idée d’enquêter sur une affaire de corruption à Damas, ce qui lui avait valu les foudres du «bureau de surveillance» de la presse puis son arrestation par les services de sécurité de l’Etat. «Aujourd’hui, malgré la situation, nous découvrons une liberté d’expression sans précédent dans le pays, clame-t-il. Pour ces journalistes qui ouvrent des espaces de liberté depuis six ans, il sera impossible de revenir en arrière.»

Le SPC, lui aussi, a été délibérément visé par des bombes. La dernière fois, c’était il y a quelques semaines. Tous les six mois, l’équipe est forcée de déménager, et elle s’assure à chaque fois qu’il y a moyen d’installer des bureaux sous terre, dans les caves. A deux reprises, on a retiré du corps d’Akram al-Ahmad des éclats d’obus; dans les cuisses, entre les côtes. Il s’en amuse: alors que les sites internet du SPC affichent 2 millions de visiteurs par mois, les meilleurs scores viennent de Damas, la capitale contrôlée par le gouvernement syrien.

«Des gens du régime nous appellent pour nous donner des informations. Ils savent que nous serons les seuls à en parler.» Comme cet ingénieur alaouite (la confession du président Bachar el-Assad) qui leur a dévoilé une énorme affaire de corruption à la raffinerie de pétrole de Banias; comme cet autre scandale des médicaments, censés être gratuits mais que des pontes du régime revendaient en empochant les bénéfices…

Sous la pression populaire, les extrémistes ont été obligés de céder un peu. Aujourd’hui, ils nous laissent travailler

Rim Ahmad, journaliste au Syrian Press Center

Aux côtés d’Akram al-Ahmad, une autre journaliste, qui se fait appeler Rim Ahmad. Ancienne institutrice, cette mère de deux enfants a été active dès les premières heures de la révolution, en 2011. «La police du régime m’arrêtait presque tous les jours. J’ai eu peur qu’elle ne me libère plus jamais, je me suis enfuie à Idlib», résume-t-elle. La tirade sort droit du cœur:

«Les femmes syriennes ne sont pas seulement des victimes. Elles peuvent être journalistes, infirmières, médecins. Ce sont elles qui continuent de faire la classe dans les écoles détruites, qui cherchent le pain et la nourriture dans les rues, qui tiennent les familles, qui aident à trouver les morts sous les décombres… Mais les médias occidentaux ne parlent plus de nous. Ils nous réduisent au rôle de simples fantômes sous les bombes.»

Révolte populaire contre les islamistes

C’est à Idlib que, de gré ou de force, se sont regroupés des centaines de milliers de Syriens fuyant les exactions du régime et de ses milices armées. La vie quotidienne est un enfer: «Faute de nourriture, nous sautons des repas. Il n’y a plus d’électricité, plus d’eau courante, bientôt plus de bois pour faire du feu», détaille la journaliste.

Mais c’est aussi dans cette province qu’ont essaimé les groupes armés les plus radicaux, au premier rang desquels l’ex Front Al-Nosra, rebaptisé Fatah al-Cham, une émanation d’Al-Qaida. Les islamistes avaient tenté d’interdire la mixité au travail, imposé une police vestimentaire, banni toute référence à la révolution syrienne. «Mais les femmes se rassemblaient et allaient jusqu’à frapper les policiers islamistes, sourit Rim Ahmad. Sous la pression populaire, les extrémistes ont été obligés de céder un peu. Aujourd’hui, ils nous laissent travailler. Croyez-moi, avec un soutien international, nous en viendrions à bout.»


Repères

Idlib. Dans le nord-ouest de la Syrie, la province d’Idlib est la dernière aux mains des insurgés. Quelque 700 000 déplacés sont venus s’ajouter aux 2 millions d’habitants.

C’est ici qu’ont été notamment acheminés les combattants et leur famille, après la chute d’Alep-Est en décembre dernier.

Tenue en partie par une coalition de forces djihadistes et salafistes, Idlib est soumise à des bombardements constants.


«Je crains le pire, une énorme crise humanitaire se profile»

Le Temps: Quel regard portez-vous sur la mobilisation de la société civile syrienne, comme elle s’est développée par exemple à Idlib?

Salam Kawakibi: Ces mouvements sont le fruit des coordinations locales qui ont vu le jour de manière spontanée, dans la foulée de la révolution. En Syrie, la société civile n’avait aucune expérience, aucun savoir-faire. Mais aujourd’hui, par le biais notamment des conseils locaux (Idlib vient d’élire son nouveau conseil de 32 membres, dont son maire), cela se traduit par une certaine forme de démocratie.

- Cela représente-t-il une menace pour le pouvoir de Damas?

- Le régime syrien craint beaucoup cette organisation de la société civile. Tout élan de ce type menace les dictatures, comme on le voit par exemple aussi en Egypte. En Syrie, le régime a très rapidement ciblé les activistes civils, les militants ou les journalistes citoyens. En outre, aussi bien la Russie que l’Iran, deux alliés du régime peu enclins à la démocratie, voient avec beaucoup de méfiance et de mépris ce type d’initiatives.

Cela dit, l’autre grand problème qui se pose pour ces organisations civiles, c’est celui du financement. Cela les amène souvent à suivre les diktats des donateurs étrangers et à se concentrer sur les mêmes thèmes. La résilience, la justice transitionnelle, ou même le développement des médias, est-ce là vraiment l’essentiel? Les pays donateurs ont heureusement compris qu’ils devaient se montrer moins directifs. J’ai participé par exemple à la création d’un réseau de 50 ONG syriennes (We exist) qui entendent proposer elles-mêmes les projets prioritaires à leurs yeux.

- Quel accueil réservent les djihadistes à ce type d’initiatives?

- Al-Nosra et ses alliés ont à leur égard la même position que le régime. Pour eux, les initiatives civiles doivent se résumer à la charité, et en aucun cas déboucher sur une forme d’organisation sociale concurrente. Pour la société civile, c’est très difficile, mais elle arrive néanmoins à travailler. Les groupes radicaux savent qu’ils n’ont pas eux-mêmes la capacité de faire fonctionner la société, ils ferment donc les yeux, et laissent faire.

- Plus généralement, quel avenir voyez-vous pour Idlib?

- Je crains le pire. Cette concentration de population déportée, c’est la garantie d’une énorme crise humanitaire. L’échange de populations entre les deux enclaves de Foua et Kefraya, d’une part, et de Madaya et Zabadani (à l’ouest de Damas) d’autre part, était à cet égard une très mauvaise solution (l’accord de transfert de population a été suspendu samedi à la suite d’un attentat kamikaze, qui a tué de nombreuses personnes évacuées, ndlr).

- La montée en force des groupes extrémistes à Idlib est-elle réversible?

- Tout est en place pour faire grossir le panier des radicaux. Prenez l’attaque chimique à Khan Cheikhoun: que pensez-vous que feront les gens qui ont vu mourir leur famille là-bas? Attendre sagement la fin de la guerre ou plutôt adhérer à Al-Nosra? Or, si la volonté internationale était de renforcer l’Armée syrienne libre (ASL, les groupes modérés) cela pourrait encore se faire rapidement.

Les officiers de l’ASL sont toujours présents à Idlib, mais leurs troupes désertent et vont grossir les rangs d’Al-Nosra. Ces gens sont prêts à revenir à l’ASL mais il faut qu’on leur donne les moyens de combattre et de nourrir leur famille. A terme, la solution consisterait à fusionner une ASL restructurée avec les restes de l’armée syrienne (loyale à Bachar el-Assad) qui ne se sont pas compromis dans les massacres de la population. C’est la seule issue viable.