Idriss Déby est mort comme il a vécu: les armes à la main. C’est en tout cas la légende que le président tchadien a construite tout au long de sa carrière militaire et de son long règne sur le Tchad. Le sexagénaire, parvenu au pouvoir au terme d’une descente armée sur N’Djamena en 1990, a succombé à ses blessures mardi après avoir été touché dans des combats avec des rebelles venus de Libye voisine.

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Une brochette de généraux ont annoncé la nouvelle à la télévision nationale. «Idriss Déby Itno vient de donner son dernier souffle en défendant l’intégrité territoriale sur le champ de bataille», a lâché le porte-parole de l’armée, le général Azem Bermandoa Agouna. Peu après, l’armée a annoncé à la radio d’Etat qu’un des fils du président, Mahamat Idriss Déby Itno, commandant de la redoutée garde présidentielle, avait été nommé à la tête d’un Conseil militaire de transition chargé de prendre la succession du président défunt.

Lundi soir, la commission électorale tchadienne avait annoncé que l’indéboulonnable président Idriss Déby avait été réélu pour un sixième mandat avec 79,32% des voix. Cette victoire électorale ne faisait aucun doute après l’élection verrouillée du 11 avril. Mais la précipitation des autorités à annoncer des résultats encore partiels avait interpellé. Le candidat victorieux était en réalité mourant et son clan avait peu de temps pour organiser la succession.

«Un coup d’Etat»

L’héritier du président tchadien, Mahamat Idriss Déby Itno, est âgé de 37 ans. Il préside désormais un comité militaire d’une dizaine de généraux. Le gouvernement et l’Assemblée nationale ont été dissous. Un couvre-feu a été instauré et toutes les frontières du Tchad ont été fermées.

La nouvelle instance dirigeante autoproclamée a promis d’organiser des élections libres au terme d’une période de transition de 18 mois. Depuis Genève, l’opposant Zorrino Harun n’y croit pas: «C’est un coup d’Etat.» La Constitution tchadienne prévoit en effet que, en cas d’incapacité du président, la charge revient au président de l’Assemblée nationale.

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Zorrino Harun appelle à un «gouvernement de transition et inclusif». «L’armée tchadienne parle des rebelles comme de terroristes pour les disqualifier. Mais tout le monde devrait être associé à un gouvernement intérimaire, y compris les rebelles et la parti d’Idriss Déby», dit-il, demandant une nouvelle fois à la Suisse de servir de médiatrice dans ce processus.

La menace des rebelles

Les rebelles, qui ont blessé mortellement le président Idriss Déby, n’ont pas dit leur dernier mot, même si l’armée affirme avoir tué des centaines d’entre eux durant le week-end. Le 11 avril dernier, ils avaient mis leurs menaces à exécution en entrant dans le nord du Tchad depuis la Libye. Ce pays morcelé sert de base arrière aux rebelles tchadiens, qui ont mis la main sur d’énormes arsenaux, après la chute du président libyen Mouammar Kadhafi en 2011. Les rebelles tchadiens se sont aussi mis au service des différentes factions en Libye, accumulant un butin pour leurs futures expéditions.

Depuis son incursion au Tchad le 11 avril, le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) avait progressé dans le désert jusqu’à la province du Kanem, à quelques centaines de kilomètres seulement au nord de la capitale, N’Djamena. Idriss Déby s’était personnellement rendu sur le front, comme à son habitude.

Originaire de l’est du pays, à la frontière avec le Soudan, issu d’une modeste famille d’éleveurs, Idriss Déby avait très jeune pris le maquis. Il était l’un des compagnons d’armes d’Hissène Habré, qu’il avait aidé à prendre le pouvoir en 1982. Nommé ensuite chef de l’état-major, il se retournera contre le dictateur en 1989, fuyant en Libye puis au Soudan, avant de réussir à renverser Hissène Habré l’année suivante. Le règne d’Idriss Déby aura été moins sanglant que celui de son prédécesseur, emprisonné au Sénégal après avoir été condamné pour crimes contre l’humanité au titre de la compétence universelle. Mais, tout en tolérant un semblant d’opposition, le régime d’Idriss Déby a réprimé toute tentative qui aurait pu menacer son pouvoir.

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A force de tromper la mort, on avait cru Idriss Déby invulnérable. En 2018, il avait été sauvé de justesse par l’intervention militaire de son allié français, alors qu’une colonne rebelle venue une nouvelle fois du nord était parvenue jusqu’aux portes du palais présidentiel. Pays parmi les plus pauvres de la planète, malgré l’exploitation de gisements de pétroles depuis 2003, le Tchad n’a jamais connu de transition pacifique.