Dans les rues d’Alger, le masque est obligatoire mais les habitants de la capitale prennent des libertés. Par contre, on ne plaisante pas avec le couvre-feu de 22h. Malgré une moyenne officielle d’environ 200 cas par jour ces dernières semaines, les cafés et les restaurants sont fermés, sauf à emporter.

Une volonté de rapprochement

Les rassemblements sont interdits, en particulier ceux du mouvement du Hirak qui avait forcé l’ancien président Abdelaziz Bouteflika à la démission lors de l’inattendu Printemps algérien de 2019. Toutes ces restrictions dépriment davantage l’économie algérienne déjà plombée par la chute des prix des hydrocarbures, dont ce pays de 43 millions d’habitants est si dépendant. En 2020, le PIB s’est contracté de 5,2%, selon le FMI et le chômage atteint 15%, bien plus chez les jeunes et les femmes.

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Dans ce contexte morose, le conseiller fédéral Ignazio Cassis, à la tête d’une petite délégation dont Le Temps fait partie, a félicité l’Algérie – il est vrai bien moins touchée que la Suisse – pour sa gestion de la pandémie. Mais il est surtout venu promouvoir une intensification des échanges économiques avec l’Algérie. Un objectif dans la droite ligne des nouvelles stratégies pour le Maghreb et l’Afrique subsaharienne élaborées par le chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) et validées par le Conseil fédéral.

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Selon cette approche décomplexée, la Suisse entend dépasser son rôle traditionnel dans l’humanitaire ou la médiation et profiter davantage des opportunités offertes par le continent africain. Critiqué de toutes parts, le conseiller fédéral veut s’illustrer sur un terrain où il est moins attendu, comparé au brûlant dossier européen ou sur les futures relations avec la Chine.

Diversifier l’économie

«Les Algériens ne veulent plus dépendre unilatéralement du pétrole et du gaz, et veulent diversifier leur économie», analyse Ignazio Cassis. «La Suisse peut les y aider, par les investissements privés des multinationales, en soutenant la bonne gouvernance ou par des échanges dans les domaines numérique et scientifique», plaide le conseiller fédéral, qui voit un «potentiel gigantesque» avec l’Algérie.

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Le pays du Maghreb n’est que le 13e partenaire commercial de la Suisse sur le continent africain, avec 396 millions de francs d’échanges entre les deux pays. Une balance commerciale largement défavorable au plus grand pays, puisque la Suisse n’importe presque pas d’hydrocarbures algériens.

Discrétion sur les droits de l’homme

Pour doper les investissements suisses, il faudrait de meilleures conditions-cadres, avance Ignazio Cassis. «La bureaucratie est encore compliquée et le seuil d’accès à l’économie algérienne est trop haut pour les PME suisses», dit-il.

Visite d’une usine de Stadler, le fabricant thurgovien de matériel ferroviaire, parrainage de deux accords entre la société pharmaceutique Roche et le Ministère de la santé algérien, l’un portant sur la réforme du système hospitalier, l’autre sur le dépistage et le traitement de certaines maladies, échange avec des dirigeants de multinationales suisses implantés en Algérie… L’étape algérienne aura été résolument économique.

Durant son séjour à Alger, Ignazio Cassis n’a pas prononcé une seule fois, face à ses interlocuteurs algériens, les mots «droits de l’homme», en tout cas pas publiquement. De quoi ménager les excellentes relations entre les deux gouvernements, forgées quand la Suisse accueillait les délégués du FLN, qui ont négocié à Evian avec la France l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Le cas du journaliste Khaled Drareni

Ignazio Cassis nous assure qu’il «a abordé franchement la question des droits de l’homme, de la liberté d’expression et de celle des journalistes». Mais il reconnaît qu’il ne l’a pas fait devant les caméras et les micros algériens, par crainte de complications et parce qu’il est sceptique sur «la diplomatie du haut-parleur».

Dans les salons feutrés, le conseiller fédéral dit avoir évoqué le cas du journaliste emblématique Khaled Drareni, qui purge depuis mars 2020 une peine de 2 ans de prison. Le ministre des Affaires étrangères et le premier ministre, qui a reçu Ignazio Cassis à la place du président, Abdelmadjid Tebboune, toujours soigné en Allemagne, lui ont rétorqué que les faits reprochés au condamné n’avaient rien à voir avec le journalisme, tout en affirmant que la justice était indépendante en Algérie.

Le sort du journaliste n’est pas un cas isolé, selon Reporters sans frontières. L’ONG dénonce «une vague de censure dirigée contre la presse algérienne par le pouvoir en place tout au long des derniers mois», qui a toutefois salué le fait qu’Ignazio Cassis aborde ce cas. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Tebboune, en décembre 2019, de nombreux militants du Hirak ont aussi été emprisonnés.

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«L’Algérie est attachée aux libertés et aux principes fondamentaux des droits de l’homme, veut croire le chef du DFAE. Le pays vient de se doter d’une nouvelle Constitution, qui va dans le bon sens. On ne peut pas attendre de changements importants en deux mois. Ils pourraient prendre une génération, des changements trop rapides risquant de conduire à un scénario de chaos, comme dans d’autres pays de la région», tempère Ignazio Cassis.

La nouvelle Constitution algérienne a été adoptée par référendum en novembre dernier. Mais seuls 23% des électeurs ont voté, signe de la défiance des Algériens. Pas sûr que ces derniers aient la patience d’attendre une génération. Depuis fin octobre, le président Tebboune n’a passé que deux semaines en Algérie, afin de promulguer la nouvelle Constitution. Mi-janvier, il a dû être transféré une seconde fois en Allemagne pour être soigné contre le Covid-19. Il y est toujours.

Le fantôme de Bouteflika

L’absence du président rappelle aux Algériens de douloureux souvenirs, quand Abdelaziz Boutetlika, trop affaibli pour gouverner, était soigné à Genève, avant d’être forcé à démissionner par la rue et l’armée. Est-ce que le mouvement du Hirak pourrait se réanimer avec la crise économique et sociale provoquée par le Covid-19?

Le flottement à la tête de l’Etat explique-t-il pourquoi certaines questions avec la Suisse n’avancent pas aussi vite qu’espéré par Berne? C’est le cas du dossier délicat des migrations et de la réticence de l’Algérie à reprendre ses ressortissants illégaux en Suisse. Berne estime que 600 personnes seraient concernées. Sur ce point, Ignazio Cassis n’a reçu que des assurances. Après l’Algérie, vue comme un pays stratégique pour la stabilisation du Sahel à laquelle Alger et Berne ont convenu de travailler conjointement, le conseiller fédéral s’envolera mardi pour le Mali, le Sénégal, puis la Gambie.