Proche-Orient

Ignazio Cassis veut mettre fin au «problème» des réfugiés palestiniens

Pour le conseiller fédéral, l’UNRWA, l’organisation de l’ONU en charge des cinq millions de réfugiés palestiniens, est devenue «un problème». Il préconise leur «intégration» dans les pays d’accueil

Ce sont des propos pour le moins inhabituels pour un chef de la diplomatie suisse. Rentrant de son premier voyage officiel au Proche-Orient, Ignazio Cassis s’en est pris vertement à l’UNRWA, l’agence de l’ONU en charge des réfugiés palestiniens. Créée il y a presque 70 ans, l’organisation est fortement soutenue par Berne, a fortiori depuis que le Suisse Pierre Krähenbühl en a pris la tête en 2013. Dans une interview qu’il a accordée à des médias suisses, Ignazio Cassis en vient pourtant à estimer que l’UNRWA «fait partie du problème» israélo-palestinien, plutôt que de la solution. «Elle fournit les munitions pour prolonger le conflit», juge le conseiller fédéral.

Ces propos ont été formulés par Ignazio Cassis à la suite notamment de visites d’installations de l’UNRWA en Jordanie et de plusieurs rencontres avec Pierre Krähenbühl. Des rencontres qualifiées ensuite de «franches» par le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

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Un différend central

L’UNRWA fait depuis plusieurs mois l’objet d’une attaque en règle de la part du gouvernement israélien de Benyamin Netanyahou, qui appelle à son «démantèlement». Elle a aussi été très sérieusement malmenée par la récente décision de Donald Trump de réduire de plus de deux tiers la contribution des Etats-Unis, la ramenant de plus de 300 millions à 60 millions de dollars. Une décision sans précédent, elle aussi, de la part du plus grand contributeur historique de cette organisation.

Dans l’interview, Ignazio Cassis dit «comprendre» la décision des Américains de réduire leur soutien. Il ne semble pas opposé au principe qu’une telle décision puisse être prise par la Suisse, jugeant que les choses pourraient ainsi «bouger». En revanche, il dit craindre que des «millions de Palestiniens descendent dans la rue» si les fonds venaient à manquer. A l’inverse des Etats-Unis, la Suisse «ne peut pas se permettre» cette perspective, assure-t-il.

La question des réfugiés palestiniens, et de leurs descendants, est l’un des différends centraux de la question israélo-palestinienne, à l’instar du statut de Jérusalem. Les voisins d’Israël – Liban, Syrie, Jordanie – accueillent le gros de cette population qui est souvent interdite d’exercer toute une série de métiers ou soumise au pire, comme dans le cas syrien, où le camp palestinien de Yarmouk est, en ce moment même, réduit en cendres par l’armée syrienne et ses alliés. Craignant que cette présence palestinienne chez ses voisins se transforme en «un Etat dans l’Etat», le chef de la diplomatie suisse préconise une «meilleure intégration» de ces réfugiés dans leur pays d’accueil.

Tant que les Arabes ne seront pas prêts à accorder à Israël le droit d’exister, […] Israël se défendra

Ignazio Cassis

De son côté, Pierre Krähenbühl entend de toute évidence éviter d’entrer dans le début de polémique suscité par les déclarations d’Ignazio Cassis, abondamment relayées sur le plan international. «La Suisse a jusqu’ici apporté un soutien extraordinaire à l’UNRWA», commente-t-il au téléphone. Et, selon lui, cette collaboration se traduit par un bon nombre «de projets innovants» qui aident précisément l’organisation à «se réinventer». Aux quelque 525 000 élèves dont s’occupent les 700 écoles qui fonctionnent sous sa bannière – et qui dispensent un enseignement laïc –, l’UNRWA est la seule institution de la région à offrir, par exemple, un cursus consacré au respect des droits de l’homme.

L’organisation que dirige Pierre Krähenbühl s’est-elle transformée en un «obstacle» pour parvenir à la paix dans la région? «Nous n’avons pas la même perspective sur la question», affirme l’intéressé. «De notre point de vue, l’UNRWA ne fait pas partie des enjeux fondamentaux qui expliquent qu’il n’y ait pas eu de résolution du conflit israélo-palestinien», poursuit cet ancien directeur des opérations du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). «Si l’on prend la mesure de ce que le Moyen-Orient est devenu aujourd’hui, notre rôle dans l’assistance humanitaire mais aussi dans le secteur médical et dans la formation n’en prend que plus de relief», assure-t-il.

La Confédération a inscrit dans son budget une aide à l’organisation de quelque 23 millions de francs par année jusqu’en 2020. Toutefois, «en soutenant l’UNRWA, nous maintenons le conflit en vie», insistait dans la même interview Ignazio Cassis, dont l’entourage affirme qu’il se montre «sidéré» par le fait que les données du problème israélo-palestinien ne bougent pas au fil des décennies. Un chef du DFAE pour qui, au-delà du cas spécifique de l’UNRWA, la principale cause de la poursuite du conflit israélo-palestinien est à chercher dans l’attitude des pays arabes. «Tant que les Arabes ne seront pas prêts à accorder à Israël le droit d’exister, […] Israël se défendra», juge-t-il.

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