Revue de presse

Les ignobles rumeurs complotistes sur les victimes du Bataclan

Les conspirationnistes français orchestrent la barbarie au carré, en prétendant que l’Etat français aurait caché des actes de tortures commis au soir du 13 novembre 2015 à Paris. Décryptage d’une sale affaire médiatique

Titre de l’article: «La France poussée à bout.» Dans tous les sens du terme, à lire l’article d’El País, publié ce lundi 18 juillet et cité par Courrier international. Que dit-il? que «pour la première fois, les populistes et extrémistes français cherchent à obtenir des avantages politiques à la faveur d’un attentat terroriste». Comment? En multipliant «les messages xénophobes et islamophobes dans ce pays de plus de 5 millions de musulmans. Le troisième attentat djihadiste en France en dix-huit mois est celui qui a déclenché le moins de mesures – l’arsenal antiterroriste était déjà épuisé –, et d’ores et déjà» on assiste à «une surenchère sans précédent».

Dans ce contexte haineux, certains médias se distinguent. Et là, attention: les détails qui suivent, même s’ils ne constituent que des rumeurs, peuvent choquer.

Heureusement, il y a Les Décodeurs du Monde pour démonter l’affaire la plus glauque du genre, qui est apparue ces derniers jours. Le 13 juillet, le site Panamza – qui est le «point de rendez-vous des conspirationnistes de tout poil» – prétend que «des corps» ont été «sauvagement mutilés» lors de l’attentat au Bataclan, à Paris, en novembre dernier. Il évoque des «décapitations», des «éviscérations» et des «énucléations». Question d’ajouter un peu plus de barbarie à la barbarie et d’offrir du grain à moudre, en Suisse, aux Observateurs.ch, dont la page internet concernée se présente ainsi et où l’on voit que ses auteurs n’ont même pas pris la peine de corriger (complètement) une grossière faute de genre issue d’un site cousin:

Dans la foulée, le lendemain, le Breiz Atao, qui se dit «journal en ligne de l’Etat national breton» mais qui, en réalité, n’est qu’un «blog ultranationaliste […] tenu par Boris Le Lay, condamné en France pour antisémitisme, écrit que «pour protéger les musulmans, le gouvernement a censuré les tortures infligées aux victimes». «Tous deux s’appuient, dit Le Monde, sur la publication, le 5 juillet, du rapport de la commission d’enquête relative aux moyens de l’Etat pour lutter contre le terrorisme, dirigée par Georges Fenech.»

L’affaire se serait arrêtée là après que les autorités eurent affirmé n’avoir trouvé «ni armes blanches, ni constats de légistes accréditant la rumeur». Mais comme le sujet est «croustillant» et qu’il offre matière à polémiquer sur l’incurie de l’Etat, «l’info» est relayée «par une large part de la galaxie des sites d’extrême droite», puis par Russia Today, le Sun, le Mirror et le Daily Mail britanniques – dont on connaît le goût du sensationnalisme –, le très conservateur Washington Times, le New York Post et – coucou qui, voilà? – par le magazine Valeurs actuelles (VA), qu’on dira très à droite mais qui ne se le prétend pas.

Nous n’avons pas retrouvé ce dernier article évoqué par Le Monde sur le site de VA. Le lien proposé par 20 Minutes France aboutit au message suivant: «Vous n’êtes pas autorisé(e) à accéder à cette page.» Explication, fournie par le site Arrêt sur images: «Mise à jour du 19 juillet à 19h: à la demande d’avocat de victimes, l’article a été supprimé.» L’Obs, qui parle de «délire complotiste», en livre pourtant une capture d’écran.

Sur cette viralisation du sujet – à propos duquel VA, comme par hasard, aurait omis «de citer les démentis officiels» – il faut encore mentionner «le rôle de la journaliste du site britannique Heat Street, Louise Mensch, qui a publié un article en un temps record», le 15 juillet, présenté comme «exclusive» et positionné en tête des consultations sur le Net. «Son histoire a permis de «blanchir» ce qui n’était jusque-là que quelques billets sur des blogs d’extrême-droite, lui donnant un aspect suffisamment journalistique pour qu’il soit repris ensuite par plusieurs tabloïds.»

Résumons, donc, toujours avec Le Monde, qui conclut: «Non, il n’y a aucune «preuve» de tortures au Bataclan.» Car «aucun témoin direct» n’a livré un tel récit. «Les deux seuls témoignages proviennent d’un policier qui raconte le récit d’un autre, non identifié, et dont rien ne permet d’accréditer le récit, et de la lettre du père d’une victime, qui ne précise pas qui lui a donné l’information. Aucun des deux n’a vu de torture ou de trace de tortures. […] En outre, même en adoptant le point de vue des conspirationnistes, on peine à comprendre comment l’Etat aurait fait taire des dizaines de médecins et de policiers et des centaines de témoins. Ni surtout dans quel but il aurait cherché activement à cacher un tel fait, s’agissant de terroristes auteurs de dizaines de meurtres d’innocents ce soir-là.»

Le Parisien, enfin, précise que ces affirmations ont été «fermement démenties par le procureur de Paris François Molins dans son audition par la commission d’enquête: «Les médecins légistes ont été formels: il n’y a pas eu d’actes de barbarie, pas d’utilisations, notamment, d’armes blanches.» De fait, les autopsies et constatations médico-légales pratiquées sur les corps ne montrent aucune trace de telles mutilations.»

Alors à qui profite le crime? A moins d’une année de la présidentielle française et au moment où règne un «cafouillage» d’informations et de communications officielles qui sont «pain bénit pour l’opposition» – selon le blog de Georges Moréas, commissaire principal honoraire de la Police nationale française – ce «crime», précisément, profitera-t-il vraiment à ceux qui misent sur la surenchère?

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