D'un côté, les doutes grandissants d'un peuple d'ordinaire pourtant peu enclin à philosopher sur l'usage nécessaire de la force; de l'autre, la détermination d'un premier ministre qui envoie un quart de son armée dans le Golfe. Une nouvelle fois, Tony Blair se met au diapason de George Bush. Lundi, son ministre de la Défense, Geoff Hoon, annonçait l'envoi de 26 000 soldats supplémentaires pour compléter une armada de vaisseaux, de chars et d'hélicoptères de combat dans la zone des opérations potentielles. Hier, mis sur le gril par une commission parlementaire, le maître de Downing Street a répété que Londres n'attendrait pas un feu vert de l'ONU pour participer à une invasion de l'Irak, si Saddam ne désarmait pas – huit Britanniques sur dix sont contre toute action sans une deuxième résolution du Conseil de sécurité.

Interrogé par un député sur la publication d'un sondage publié par The Guardian, qui montre que le soutien à une guerre a chuté de 6 points à 30%, tandis que l'opposition à un conflit armé a gagné 10% depuis octobre à 47%, Tony Blair, en bras de chemise, a répondu qu'il «comprenait parfaitement» le scepticisme de l'opinion publique, mais qu'une guerre interviendrait, le cas échéant, «dans des circonstances que les gens trouveraient acceptables». Tandis que les manifestants anti-guerre se rassemblaient devant Westminster, le premier ministre ajoutait que la démonstration de force anglo-américaine commençait à «affaiblir» le régime de Saddam. Cela dit, l'envoi d'un total de 35 000 soldats britanniques (5000 déjà en place, 4000 en route et 26 000 s'apprêtant à partir) a un objectif plus large: «Vous ne mobilisez pas une force de cette taille et de cette complexité juste pour envoyer un signal diplomatique, a précisé Geoff Hoon. Si nécessaire, ils se battront.»

L'importance de l'effectif britannique a étonné les spécialistes. «Plus que la taille du dispositif, c'est le nombre de troupes logistiques (deux brigades) qui m'a surprise, commente Ellie Goldsworthy, spécialiste des forces armées britanniques au Royal United Services Institute (RUSI), le think tank stratégique et militaire. Il est évident que la logistique sera l'élément clé pour les Américains et les Britanniques, dans un conflit qui sera très différent de la première guerre du Golfe, puisqu'il ne s'agit pas de libérer un petit pays, mais d'envahir l'Irak.»

«Bâtir une force écrasante»

Le rôle des Britanniques, plus important qu'initialement prévu, sera double: d'abord, avec deux porte-hélicoptères (HMS Ark Royal et HMS Ocean) emmenant une flotte de trois destroyers, une frégate, un sous-marin et des navires de débarquement et des démineurs, assurer une grande mobilité et une flexibilité qui permet encore aujourd'hui au commandement de laisser toutes les options ouvertes. Ainsi, les bâtiments pourraient bien rester en Méditerranée. Deuxième rôle, le soutien précieux des marines (3000 hommes), très entraînés à la montagne, des paras de la 16e brigade d'assaut aérien, redoutables en guérilla urbaine, et des «Rats du désert» (la 7e brigade blindée qui doit son surnom à sa victoire en 1942 à El Alamein), armés de 120 tanks Challenger.

Selon Ellie Goldsworthy, qui ne voit pas d'autre issue que la guerre, l'option d'un débarquement à Bassorah paraît peu probable, parce que dangereuse. Elle estime le début des bombardements à fin février, et une invasion terrestre, notamment par la Turquie (qui doit encore accepter le stationnement des troupes alliées), au plus tard à mi-mars. «Le but de Washington et de Londres est de bâtir une force écrasante pour terminer les combats dans des délais raisonnables, au plus tard à mi-mai, poursuit l'experte du RUSI. Il ne serait pas possible de maintenir dans l'inaction autant de soldats britanniques sur zone plus que six mois, au plus.» Surtout qu'avec 20 000 soldats encore en Irlande du Nord, et des milliers occupés en Grande-Bretagne à remplacer les pompiers en grève, il sera impossible de relayer les troupes parties pour le Golfe.