«Entre risquer de mourir en mer et être sûr de mourir en Syrie, le choix est fait!» Elie (prénom d’emprunt), 19 ans, est encore transi par le froid lorsqu’il évoque son histoire. Le rafiot sur lequel il est arrivé a quitté la Turquie il y a quelques heures seulement avec à bord une soixantaine d’autres migrants, essentiellement Syriens; à la vue d’une plage de l’île de Kos, en Grèce, il s’est jeté à l’eau pour guider le bateau pendant les derniers mètres.

Le passeur, lui, avait déjà empoché 1500 euros par passager et quitté le navire depuis longtemps; avant de pénétrer les eaux grecques, il s’est installé sur le jet-ski d’un complice pour regagner la Turquie. «A partir de là, nous devions nous débrouiller…», poursuit Elie qui est maintenant sur le sol européen, sur ce «caillou» de l’archipel du Dodécanèse.

(Arrivée de migrants syriens à Kos en mai 2015, Yannis Kolesidis/EPA).

Le froid de la mer cumulé au stress du moment le font pourtant encore claquer des dents après cette deuxième traversée. Réussie, cette fois. Huit jours auparavant, la tentative s’était soldée par un sauvetage. Comme si l’Europe lui disait de ne pas forcer sa porte d’entrée quand ses dirigeants, réunis en Conseil européen, «refermaient encore ses frontières et optaient pour la militarisation contre les migrations», selon l’analyse de Sia Anagnostopoulou, députée Syriza. Elie doit sa vie aux gardes-côtes turcs qui l’ont repêché après le naufrage du rafiot. «J’en fais toujours des cauchemars. Nous étions près de 60 dans le bateau, certains ne savaient pas nager…», ajoute-t-il tout en montrant un homme, assis sur une chaise.

Walid*, la quarantaine, explique: «Lors d’un bombardement, ma jambe a été abîmée. Je ne peux plus marcher qu’avec une canne». Lui aussi a débarqué au petit matin, comme ces dizaines de migrants, Syriens, Sénégalais, Maliens… Tous ces compagnons de périple attendent au «Capitan Ilias», à deux kilomètres du port. Ils ont regagné cet hôtel à pied, sur les conseils de la police locale. Les palmiers dans le jardin font grise mine, et l’enseigne lumineuse ne fonctionne plus. Avec la crise grecque, le propriétaire surendetté a dû céder l’établissement à une banque locale. La mairie l’a réquisitionné pour l’accueil d’urgence des naufragés dont le nombre croît sans cesse.

(Migrants dans un hôtel abandonnée de Kos, 1er juin 2015, Petros Giannakouris/AP).

Selon le HCR, sur les 5 premiers mois de 2015, plus de 42000 personnes originaires de Syrie, d’Afghanistan, du Mali… sont arrivées par la mer en Grèce, contre 6500 durant la même période de 2014. Selon le gouvernement, sur les trois premiers mois de 2015, 10 500 migrants sont arrivés sur les îles du Dodécanèse; leur nombre s’élevait à 2860 sur la même période en 2014. Les autorités peinent à faire face à cet accroissement: aucune structure d’accueil supplémentaire n’est prévue. Le «Capitan Ilias» ressemble désormais un peu à la cour des miracles.

Des matelas mousse usés

Assis sur des chaises, par terre, allongés sur des matelas mousse qui semblent avoir déjà vu passer des centaines de corps épuisés, les migrants tentent de recouvrer un peu de forces avant la poursuite du trajet. Ils n’ont ni eau chaude, ni électricité; les fenêtres sont parfois cassées. Quant à la nourriture, elle est payante. Avec la crise, quelques restaurateurs ont trouvé un filon pour vendre des barquettes. Le matin, une camionnette de restauration rapide fait un commerce de café, hot-dog, sandwichs en tout genre. «Ce n’est pas très bon, mais nous avons faim…», confie un jeune migrant. Et d’ajouter: «Bientôt, nous aurons mieux». Tous savent que le passage à Kos est une étape essentielle. Y être arrivés les remplit d’espoir.

(Non loin du commissariat de Kos, en mai 2015, Yannis Behrakis/Reuters)

«Après avoir fui la Syrie avec mes parents et ma sœur en juin 2013, j’ai voulu poursuivre ma scolarité au Liban. Je n’ai pas pu obtenir les documents nécessaires», explique Elie. Alors, j’ai travaillé comme barman pendant un an, payé en liquide. Mon frère est ingénieur au Niger: il m’a envoyé de l’argent pour passer. Ici, j’aurai des papiers, et ensuite, j’irai en Suède où est mon frère, étudier…»

Il interrompt son discours. La police vient d’arriver pour lister les présents, les classer par nationalités, et relever leurs empreintes avant de leur accorder, entre 7 et 10 jours plus tard, un permis de séjour, de 6 mois pour les Syriens, de 30 jours pour les migrants d’autres nationalités.

Le sésame délivré par la police

Ce précieux sésame est délivré au commissariat de Kos, à quelques pas de la marina. Tous les après-midis, les policiers égrainent les noms de ceux qui pourront obtenir les papiers. Lorsqu’ils apparaissent, la foule se fait plus compacte. Tous espèrent être sur la liste. Avant de se rendre à Athènes, ceux appelés doivent passer une dernière nuit sur l’île de Kos, dans la cour centrale de ce «palazzo» construit sous l’occupation italienne de l’île, sans nourriture, à même le sol, à l’abri des regards, mais pas des pluies ni des vents. Dehors, l’un des policiers braille, dans un anglais défaillant: «T’es sur liste?». Le migrant avait mal compris le nom. Il s’était rapproché, à tort. Le policier le repousse si fermement qu’il manque de tomber. «Si vous continuer, nous arrêter», clame le policier à la cantonade.

(Devant un poste de police, Kos, 27 mai 2015, Petros Giannakouris/AP).

«Fièvre, problème musculaire, états grippaux, épuisement voire état dépressif sont les principaux maux que nous constatons chez les migrant», témoigne le Dr. Apostolos Veizis. Chargé des programmes pour Médecin Sans Frontière-Grèce (MSF), il souligne que «les îles du Dodécanèse sont un point d’entrée en Europe complètement dépourvues de structure d’accueil. Il n’y existe quasiment aucune aide médicale, psychologique ou alimentaire.»

Le travail de l’ONG est d’autant plus compliqué que «fonctionnaires et policiers n’ont pas été formés pour gérer ces situations d’urgence. En outre, les Grecs, surtout dans les îles, ne sont pas habitués à ceux qui ont l’air différent, comme les Afghans, les Africains… Ils sont habitués aux touristes, pas à ceux dans le besoin.» Même le maire ne serait pas très accueillant. Selon des journalistes grecs, il aurait déclaré que les migrants n’auraient «même pas un verre d’eau» de sa part…

Des commerces en profitent

Dans la ville, les commerçants évitent d’aborder le sujet avec les touristes. Alors que la crise produit ses ravages sur les îles aussi, la venue de ces migrants présente quelques avantages. Un restaurateur moque son confrère, «toujours vide d’habitude, mais qui maintenant vend ses barquettes aux migrants».

Quant aux hôteliers, ils reconnaissent qu’à la saison creuse, les migrants leur permettent de remplir leurs chambres. Ainsi, les plus fortunés prennent des chambres à l’hôtel Oscar, qui affiche complet. Et quand la haute saison arrivera, au 1er juillet, «nous augmenterons les tarifs comme d’habitude», prévient la réceptionniste du lieu… Nul ne sait où hébergeront alors ces arrivants. Or, précise le responsable de MSF, «nous nous attendons à ce que le flux s’accroisse. Tant qu’il y aura la guerre, les gens partiront.» En quête d’une vie meilleure ailleurs.

Comme Elie, désormais arrivé en Suède, mais qui écrit: «Je pensais que je serai bienvenu en Europe, que je pourrai suivre des études… Je me retrouve dans un camp de migrants. Je ne sais pas quand j’aurais des papiers. Je n’ai même pas le droit d’aller à l’école.»