Commémoration

Illuminer les synagogues pour mieux conjurer l’obscurantisme

Ce jeudi soir, les synagogues de Suisse sont toutes illuminées pour commémorer la nuit des pogroms appelée par euphémisme Nuit de cristal par les nazis. A l’heure de la montée des extrêmes droites et des discours de rejet des minorités, les communautés juives se mobilisent pour dire «plus jamais»

Des lumières dans la nuit pour conjurer l’obscurantisme. Hier, aujourd’hui et demain. Ce jeudi soir dans plusieurs villes de Suisse, dont Bâle, Berne, Genève, Lausanne, Zurich et Lugano, les synagogues vont s’illuminer à l’occasion du 80e anniversaire de la nuit des pogroms que les nazis avaient baptisée, par euphémisme, la Nuit de cristal. Une nuit d’horreur, le 9 novembre 1938, au cours de laquelle les troupes SA du Troisième Reich démolirent des commerces juifs, tuèrent près de 400 personnes et en déportèrent 30 000 autres vers des camps de concentration. Plus de 1500 synagogues furent brûlées. La Suisse fut épargnée par le phénomène, bien qu’une synagogue partît en flamme près de la frontière près de Constance.

Silence et indifférence

Une cérémonie organisée notamment par la Fédération suisse des communautés israélites et la Plateforme des juifs libéraux de Suisse se tiendra jeudi soir avec des responsables politiques, des historiens et des survivants de l’Holocauste. Walter Strauss, 96 ans, a lui-même survécu à la Nuit de cristal. Il confie au Temps: «J’avais 16 ans. Comme je ne pouvais pas, en tant que juif, poursuivre des études académiques, mes parents m’avaient envoyé à Berlin pour faire un apprentissage de tailleur. Durant la Nuit de cristal, j’ai vu des choses qu’il m’était impossible de comprendre: des SA qui saccageaient un magasin en bas de chez moi, des synagogues qui brûlaient et que les pompiers ne cherchaient pas à préserver.» Le bruit des vitrines cassées et l’odeur des flammes restent gravés dans la mémoire de Walter Strauss. Il se souvient: «J’étais jeune, je n’avais pas trop peur d’aller tous les jours au travail. Mais un jour, je m’y suis rendu, et les employés, juifs, n’étaient plus là. Ils avaient fui à l’étranger ou avaient été arrêtés. Je me suis retrouvé sans travail.» Il perdit son siddour, un livre de prière, dans la synagogue où il avait l’habitude de se rendre. Le seul objet qui le rattachait encore à sa judaïcité.

L’historien Jacques Picard, ancien membre de la Commission Bergier sur la Deuxième Guerre mondiale et auteur du livre La Suisse et les juifs, 1933-1945, le rappelle: «Par rapport aux événements de l’époque, c’est surtout le silence, l’indifférence voire l’approbation qui dominaient, même dans les églises. Peu nommèrent ces crimes par leur nom. Or, rappelons-nous: les juifs durent porter un insigne distinctif à partir du 23 juillet 1938, porter un second nom, Israël pour les hommes, Sarah pour les femmes, à partir du 17 août de la même année, et enfin accepter de se faire tamponner la lettre J dans leur passeport dès le 5 octobre 1938.» A une époque où les leçons de l’Histoire semblent parfois s’évanouir, Herbert Winter, président de la Fédération suisse des communautés israélites, en est convaincu: la notion de Mahnmal, de mémorial censé littéralement mettre en garde l’humanité contre une répétition d’événements tragiques, reste indispensable: «Cette commémoration nous le démontre. Nous faisons face à un défi: les témoins de cette époque disparaissent. A l’avenir, nous devrons trouver de nouveaux moyens et un nouveau langage pour transmettre la connaissance et la conscience du passé. L’Etat devrait en faire davantage pour que cette époque soit bien intégrée dans les programmes scolaires.»

Donald Trump et le discours de rejet

Le survivant Walter Strauss lui-même le martèle: «J’ai tenu beaucoup d’exposés pour parler de la nuit des pogroms devant des classes d’élèves. J’ai toujours dit aux enseignants: apprenez aux élèves à penser. Enseignez-leur l’histoire.» Présidente de la Commission fédérale contre le racisme et elle-même de confession juive, Martine Brunschwig Graf inscrit ces commémorations de la Nuit de cristal à travers la Suisse dans un contexte plus large: «Ces jours, je suis très sensible aux discours très ambigus de plusieurs responsables politiques à travers le monde. Donald Trump, par exemple, dont les propos touchent directement les Noirs, les Latinos voire les Amérindiens, et relèvent d’un discours de rejet qui concerne la société entière. L’antisémitisme fait partie de ce même discours de rejet, lequel vise rarement une population unique. Or, c’est ce type de discours, si on laisse faire, qui crée les conditions pouvant mener à de vrais dérapages.» Martine Brunschwig Graf voit un lien entre la tuerie antisémite de Pittsburgh, en Pennsylvanie, et la rhétorique incendiaire du président américain. Elle ajoute que le mépris des médias affiché par un Donald Trump ou un Viktor Orban est «très dangereux, car l’information joue un rôle fondamental dans l’établissement d’un débat démocratique. En vilipendant la presse, on confisque ce débat.»

La commémoration de jeudi agit par ailleurs en miroir pour la Suisse à un moment où les parlementaires fédéraux s’écharpent sur les tenants et aboutissants du Pacte global (non contraignant) de l’ONU sur la migration. Walter Strauss parle de sa propre expérience: «En 1938, je suis allé au consulat suisse à Berlin. Je souhaitais un visa pour aller en Suisse. Ma mère était de Baden et me parlait toujours en suisse-allemand. Mais elle avait perdu sa nationalité suisse en épousant un Allemand. Au consulat, on m’a dit qu’ils ne voulaient pas de juifs. Plus tard, j’ai obtenu un visa pour le Liechtenstein. De là, j’ai pu fuir en Suisse. Quand mon oncle suisse demanda un permis de travail pour moi, l’Office du travail de Baden me l’a refusé et m’a ordonné de quitter la Suisse dans les 24 heures. Comme il connaissait bien le conseiller national argovien August Schirmer, qui avait lui-même des relations avec le conseiller fédéral Johannes Baumann, mon oncle a pu faire annuler l’ordre.»

Catastrophe morale

Sans autorisation spéciale, rappelle Jacques Picard, qui critique par ailleurs le fait que la Confédération n’ait toujours pas consacré un mémorial aux survivants suisses des crimes nazis, l’entrée en Suisse de juifs pourtant menacés était interdite. Le Conseil fédéral s’était en outre activé pour que la Société des Nations, à Genève, n’accueille pas une conférence sur les réfugiés d’Allemagne de peur de troubler les relations avec le Troisième Reich, souligne l’historien. Les délégations de 32 Etats se réunirent par conséquent à Evian, où elles refusèrent toutes, à l’exception de celle de la République dominicaine, d’accueillir davantage de juifs. «La conférence d’Evian fut une catastrophe morale», analyse Jacques Picard.

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Directeur des relations internationales pour le Centre Simon Wiesenthal à Paris, Shimon Samuels est tout aussi critique: «Evian fut le feu vert donné à Hitler pour commettre un génocide.» Il va inaugurer vendredi à Evian une plaque pour que la conférence de l’époque reste une «leçon pour le monde entier». «La République dominicaine, se remémore-t-il, avait promis d’accueillir 100 000 réfugiés juifs pour autant qu’ils soient célibataires et agriculteurs. Il n’y avait pas beaucoup d’agriculteurs juifs en Allemagne, mais 5000 d’entre eux sont allés en bateau sur l’île des Caraïbes. Ils y ont créé une petite ville, Sosua. Des juifs y vivent toujours et deux d’entre eux seront présents à Evian vendredi.»

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