Le Covid-19 est la pire pandémie ravageant la planète depuis la grippe espagnole de 1918. Une institution est au cœur de la tourmente: l’Organisation mondiale de la santé. Critiquée par les Américains pour être trop proche du pouvoir chinois, saluée par ceux qui voient l’important travail normatif et de coordination qu’elle accomplit, l’OMS est menacée de perdre une partie du financement américain. Ilona Kickbusch, très active sur Twitter pour commenter ou recommander des articles sur la crise du coronavirus, est l’une des meilleures spécialistes mondiales de la santé globale. Cette docteur en science politique a dirigé un centre spécialisé à l’Université Yale, a fondé le Global Health Centre de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Cette Allemande qui se dit profondément européenne a siégé dans de nombreuses instances pour évaluer l’action de l’OMS et conseillé le gouvernement d’Angela Merkel.

Le Temps: Comment vivez-vous la crise du Covid-19 et la bataille autour de l’OMS?

Ilona Kickbusch: Nous vivons une époque absolument critique et sommes confrontés à une remise en question des principaux mécanismes multilatéraux par certaines puissances. Nous assistons aussi à un changement global des rapports de force. En pleine pandémie, un phénomène toujours très politisé et qui l’est à l’extrême avec le Covid-19, la situation est critique. Mais elle ne l’est pas seulement pour l’OMS. Elle l’est aussi pour toutes les autres organisations internationales, le G20 et le Conseil de sécurité de l’ONU.

L’OMS est dans une mauvaise passe…

Depuis sa création, l’OMS a traversé de multiples crises. En pleine guerre froide, l’Union soviétique avait quitté l’organisation pour deux ans avec ses Etats satellites. Il y a aussi eu l’épidémie de sida, une grave crise que l’OMS n’était pas prête à gérer. Sans oublier l’épidémie d’Ebola de 2014-2015 pour n’en mentionner que quelques-unes. Dans la plupart des cas, moyennant un prix à payer élevé, l’organisation en est sortie meilleure et renforcée. Ce qui est pénible pour une telle organisation, c’est de ne pas pouvoir se concentrer sur le travail de terrain, mais de devoir constamment mener d’autres batailles, plus politiques.

La politisation de l’OMS n’est pas nouvelle. Le premier directeur général de l’organisation, Brock Chisholm, avait lui-même renoncé à un second mandat en raison de fortes tensions politiques. En quoi la situation actuelle est-elle différente?

Les Etats-Unis ne sont plus aussi puissants que par le passé. Le changement de la donne géopolitique est si énorme qu’il affecte tout le système onusien et qu’il donne lieu à des guerres par procuration. L’OMS en est l’une des victimes. Ce changement est là pour durer. Mais il n’est pas seulement question de la Chine, mais aussi de l’Inde, voire de l’Afrique. D’où la question: ces organisations créées voici 70 ans vont-elles survivre à ce changement? Pour l’OMS, qui est surtout une agence technique, c’est difficile de mener le combat. D’autres organisations sont plus préparées à ce genre de bataille géopolitique.

Et la Chine, accusée d’avoir pris en otage l’OMS?

La crise au sujet de l’OMS révèle une animosité croissante envers la Chine. Dans le monde occidental, la confiance dans ce pays est faible en raison de l’attitude de Pékin en matière de droits humains, envers les pays en voie de développement, voire de l’Afrique. Maintenant, beaucoup s’interrogent sur des chaînes d’approvisionnement qui dépendent beaucoup de la Chine. Ils se remémorent le précédent de l’épidémie de SRAS en 2003 où le pouvoir chinois avait tardé à communiquer. Avec le Covid-19, ce manque de confiance dans la Chine et les chiffres qu’elle a fournis s’est répercuté sur l’OMS qu’on a dit inféodée à Pékin. Des journalistes d’investigation ont cependant montré que toutes les attaques contre la Chine n’étaient pas justifiées. Mais ce fut un bon prétexte pour de nombreux pays qui n’ont pas agi comme il le fallait face au coronavirus pour accuser l’OMS de faire le jeu des Chinois. Ce fut d’autant plus facile d’exploiter cela que l’OMS n’a pas les moyens de riposter. Elle ne peut pas se mettre à dos les Etats membres.

Je viens de parler à des spécialistes qui m’ont dit que le premier vaccin contre le Covid-19 pourrait très bien venir de Chine. Aussi, en tant que directeur général de l’organisation, il est évident que vous n’allez pas accabler un pays qui pourrait mettre un vaccin à la disposition du monde entier. L’OMS n’a pas non plus attaqué les Etats-Unis. Ce n’est pas sa fonction. Maintenant veut-on un autre type d’organisation, un organisme totalement indépendant qui, à mon avis, ne marchera pas?

Certains responsables de l’administration Trump aspireraient à une nouvelle organisation…

Oui, il y a toujours la tentation, quand quelque chose ne marche pas, de le remplacer par une nouvelle organisation sur laquelle les Etats-Unis auraient une grande influence. Je suis très sceptique. Sans l’OMS, il n’y aurait pas toutes les normes internationales sur les médicaments, la pollution de l’air, les aliments, etc. Les gens n’ont pas conscience d’un fait: presque tout ce que nous touchons, mangeons et buvons est tributaire de normes de l’OMS. Il n’y a pas beaucoup de pays qui seraient prêts à accepter une organisation parallèle. L’administration Trump pousse cette idée depuis ses débuts. Après la sous-réaction de l’OMS lors de l’épidémie d’Ebola en 2014-15, l’administration Obama avait eu une tout autre approche. Elle avait poussé à réformer l’institution. Elle avait demandé une analyse indépendante de la crise. Ce fut fait. Je faisais partie du groupe de réflexion sur le sujet. Il en est ressorti la création d’un programme d’urgence sanitaire qui fait ses preuves aujourd’hui. L’attitude des Etats-Unis par rapport à l’OMS dépend beaucoup de la personne qui siège à la Maison-Blanche.

Comment voyez-vous l’avenir de l’OMS?

L’OMS ne peut plus être une organisation centrée sur la seule santé. Elle doit être ouverte vers l’extérieur. Elle devra développer de nouvelles interfaces avec des organisations économiques, et financières. On peut même imaginer une coopération avec des organisations sécuritaires comme l’OTAN qui viendrait en aide logistique à l’Afrique. Au cours de la dernière décennie, il y a eu une collaboration substantielle entre l’OMS et la Banque mondiale. Aujourd’hui, elle s’étend au FMI. C’est d’autant plus intéressant que des milliards de dollars seront nécessaires pour financer les vaccins et d’autres programmes.

D’autres réformes sont-elles nécessaires?

Un meilleur financement de l’OMS devra être envisagé. Un nombre croissant de pays et la fondation Bill et Melinda Gates estiment qu’il faut financer l’agence onusienne différemment. Il faudrait retrouver un rapport du genre 60/40 entre les contributions obligatoires des Etats et les contributions volontaires afin d’assurer une stabilité budgétaire à l’OMS. Le Règlement sanitaire international (RSI) devra être révisé. Il est en partie dépassé au vu de l’évolution de ces quinze dernières années. L’OMS a besoin d’un instrument plus puissant pour faire son travail. Elle devrait pouvoir exiger des comptes des Etats membres.

Faut-il aller jusqu’à un pouvoir de sanction envers les Etats mauvais élèves?

Difficile d’imaginer l’OMS dotée d’un pouvoir de sanction. Mais certains imaginent un mécanisme de sanction à travers une coopération entre le FMI et l’OMS. Un pays ne pourrait toucher un prêt que s’il remplit ses obligations découlant du Règlement sanitaire international.

L’OMS doit-elle être soumise à une évaluation externe?

Un mécanisme indépendant permettant de mettre les Etats membres devant leurs responsabilités est nécessaire un peu à la manière de ce que fait le Conseil des droits de l’homme avec l’Examen périodique universel. Nombre d’entre eux, l’OMS le sait, ne respectent pas le RSI et tendent à attribuer la responsabilité de leurs propres échecs à l’OMS.

Le caractère normatif de l’OMS ne plaît pas à tout le monde…

La santé est devenue un facteur toujours plus important de l’économie. Il y a eu le combat épique mené à l’époque par la directrice générale de l’OMS Gro Harlem Brundtland contre l’industrie du tabac. La Norvégienne avait insisté pour que l’OMS utilise son pouvoir normatif pour établir une convention-cadre en la matière. L’administration de Bill Clinton y était favorable. Mais l’administration suivante de George W. Bush a remplacé les négociateurs du jour au lendemain car elle voulait protéger l’industrie du tabac. Aujourd’hui, les mesures recommandées par l’OMS en matière de consommation d’alcool, de sucre, de graisses ne plaisent pas à tout le monde. Depuis les années 1980, les Etats-Unis ont voulu maintenir des financements obligatoires les plus faibles possible pour l’OMS afin qu’elle ne puisse pas développer un département musclé pour combattre les maladies non transmissibles (diabète, maladies cardio-vasculaires, etc.) capable d’imposer des vraies restrictions à l’industrie.

L’Allemagne, votre pays, est devenue un acteur majeur de la santé globale.

En raison de son histoire malheureuse, l’Allemagne croit fermement dans le multilatéralisme. Un fort soutien à l’OMS s’inscrit dans cette logique. Angela Merkel s’est dit que si la santé globale est si importante, elle doit être représentée lors des grands rendez-vous internationaux. C’est ainsi qu’elle a mis la santé à l’agenda du G7, puis mis sur pied le premier G20 de la santé où le directeur général de l’OMS, le docteur Tedros, fut d’emblée invité. C’était historique.

L’Allemagne va d’ailleurs assurer la présidence tournante de l’Union européenne en juillet…

Ce sera une présidence importante. L’Allemagne souhaite que l’UE devienne un acteur géopolitique majeur de la santé globale. Elle a déjà annoncé que ce serait une «présidence corona»… Il s’agira de traiter de la crise sanitaire d’un point de vue international et interne à l’UE, de voir la nécessité de renforcer certaines institutions européennes, de réviser les mécanismes de production et d’approvisionnement, et de revoir comment la recherche sur les vaccins et les traitements est organisée au sein de l’UE. A nouveau très populaire, Angela Merkel jouera un rôle crucial au sein de l’UE par rapport à l’OMS. On espère qu’après 2015 elle reviendra à Genève, à l’Assemblée mondiale de la santé, en personne ou par visioconférence. Car elle est très écoutée.

Quelqu’un vous a appelée un jour la «Angela Merkel» de la santé globale. Pourquoi cette fascination pour la chancelière?

C’est une scientifique. On le voit tout de suite en conférence de presse. Elle comprend les enjeux de la pandémie, de la santé et en prend aussi la dimension émotionnelle. Cela facilite clairement le processus de décision.

Pourquoi les femmes sont-elles aussi présentes dans le domaine de la santé globale?

L’une des matrices de la santé globale est la santé maternelle et infantile. En matière de santé primaire et de santé communautaire, 70% des soins sont fournis par des femmes. Près de 80% des soins donnés à domicile le sont par des femmes. Leur contribution est cruciale. Mais étonnamment, la plupart des ministres de la santé ont été des hommes. En Allemagne, c’était l’exception. Mais dès que la santé est devenue un enjeu politique et économique majeur, le ministre fut à nouveau un homme. C’est très frustrant de devoir encore se battre pour que les femmes aient voix au chapitre. Pour y remédier, j’ai lancé une campagne Twitter pour mettre en avant des femmes expertes en santé globale. Les femmes jouent un rôle essentiel dans la cohésion de nos sociétés.

Le directeur général de l’OMS est sous forte pression. Aux Etats-Unis, certains appellent à sa démission. Pour vous toutefois, il n’a jamais été dans une position aussi forte…

Vu l’importance politique et économique qu’a prise la santé, le docteur Tedros parle à des ministres du commerce, à l’OMC, à l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle. Il participe aux sommets du G20. Le fait qu’il a parlé à la fin janvier à Pékin, pendant deux heures, au président chinois Xi Jinping pour lui expliquer le rôle de l’OMS en dit beaucoup.

Dans le monde occidental, une écrasante majorité des gens n’ont jamais été confrontés à une pandémie. Pensez-vous que le Covid-19 peut changer notre rapport à la mort?

La notion de mort prématurée a changé. Une mort prématurée, est-ce 70, 75 ans ou plus? Nombre de sociétés commencent à refuser l’idée qu’à partir d’un certain âge, la préservation de la vie n’est plus importante. Dans le même temps, le monde commence à comprendre que nous ne sommes pas invincibles. Or, si des mesures de confinement sont venues parfois très tard, c’est en raison de ce sentiment d’invincibilité.


Questionnaire de Proust

L’activité que vous pouvez enfin exercer en phase de confinement?

Lire les 620 pages de «Death in Hamburg, Society and Politics in the Cholera Years, 1830-1910», par Richard J. Evans.

L’auteur/trice allemand/e qui ne vous quitte jamais?

Christa Wolf «Kein Ort. Nirgends» et «Kassandra».

Le/la responsable politique qui vous inspire ou qui vous a inspirée?

J’admire Angela Merkel.

La ville qui vous enchante?

Lisbonne.

Florence Nightingale?

Une femme qui ne devrait pas être reconnue seulement pour avoir créé le métier d’infirmière. Elle fut aussi une grande réformatrice sociale.

La réunification allemande?

L’événement politique le plus merveilleux et le plus émouvant de ma vie. Je suis en larmes à chaque fois que je vois un documentaire à ce sujet.


Profil

1948 Naissance à Munich.

1956 Déménage en Inde où elle vit six ans.

1977 Fondatrice de la librairie «Die schwarze Geiss» à Constance (elle existe toujours), la ville de ses études universitaires.

1983 Naissance de son «merveilleux» fils Julian.

1986 Est chargée par le directeur général de l’OMS Halfdan Mahler de mener le processus d’adoption de la Charte d’Ottawa pour la promotion de la santé.

2016 Reçoit l’Ordre du mérite de la République fédérale d’Allemagne.

2018 Célèbre en tant que fondatrice les 10 ans du Global Health Centre à Genève (IHEID) et les 10 ans du Sommet mondial de la santé de Berlin dont elle est la présidente du Conseil consultatif international.