Europe orientale

Ilovaïsk, une bérézina ukrainienne

Lorsqu’elles ont perdu la localité située à l’est de Donetsk, les forces ukrainiennes ont perdu au moins 120 hommes en vingt minutes face à l’armée russe. Mais aussi leurs illusions sur une reconquête du Donbass, ainsi que peut-être sur le rêve d’une nouvelle démocratie ukrainienne

Ilovaïsk,une bérézina ukrainienne

Ukraine L’armée a perdu une centaine d’hommes dans cette localité, face aux Russes

Mais aussi ses illusions sur une reconquête

Une semaine après la mitraille, l’écran de fumée se dissipe à Ilovaïsk, localité située à une trentaine de kilomètres à l’est de Donetsk. L’armée ukrainienne a presque évacué le Donbass, seules quelques poches grillent leurs dernières cartouches, avant l’encerclement, ou l’inévitable rappel à l’ouest. Il est parfois des batailles dont le souvenir s’imprime dans l’Histoire, et dans dix ans à Kiev on se souviendra d’Ilovaïsk comme du tombeau des illusions ukrainiennes.

Sergueï* a failli y rester. Mais finalement, il n’y a laissé que quelques bouts de peau d’un bras, déchiré par un obus, sauvé «à une heure près» par un médecin de Dnipropetrovsk. De l’autre main, par téléphone, il nous a raconté comment il a réussi à s’extirper d’Ilovaïsk, dont l’état-major avait voulu faire un symbole de reconquête. Le 18 août, Sergueï a fait partie de la troupe du Bataillon Donbass qui a hissé le drapeau bleu et or à Ilovaïsk, attendant en vain, des jours durant, les renforts de l’armée.

«Nous avons combattu deux semaines. Le 24 août, le jour de l’Indépendance, ils ont tiré sur nous sans arrêt pendant deux heures avec tous types d’armes lourdes, se souvient Sergueï. On a eu de lourdes pertes et ils ont détruit notre stock de munitions.» Retranchés dans l’école n° 14, aujourd’hui ravagée, les hommes du Bataillon Donbass sont restés, puis ont pris le dépôt de wagons de la gare. «Nos officiers ont demandé aux généraux de nous aider à sortir, mais ces derniers nous ont donné l’ordre de tenir la position et de résister.»

L’information selon laquelle le président Porochenko négocie un couloir de sortie des assiégés fraye jusqu’à Ilovaïsk. «C’était de l’ordre de la rumeur, mais le 29 août, à 5 heures, un de nos commandants nous a donné l’ordre d’avancer, continue Sergueï. A 10 heures, les Russes nous ont bombardés à l’arme lourde. En vingt minutes, plus d’une centaine d’entre nous ont été tués.»

Sergueï est blessé, se terre dans une tranchée improvisée avec d’autres rescapés. «De cette position, nous avons détruit quatre tanks, on a négocié notre passage durant vingt-quatre heures, mais ils ont menacé de tout raser, alors on a laissé nos armes et on est partis.» Plusieurs dizaines d’hommes sont faits prisonniers, dont 47 blessés, deux d’entre eux mourront durant leur nuit de captivité.

«Je sais que c’étaient des soldats de l’armée régulière russe, parce qu’on a parlé avec eux, affirme Sergueï. Ils étaient arrivés deux semaines auparavant. Ils avaient de très bons équipements, reconnaissables aux cercles blancs peints dessus et tous portaient des tissus blancs au poignet. On a appris qu’ils avaient l’instruction de nous détruire.»

Pourtant, le 30 au matin, les Russes évacuent les blessés et laissent les rescapés partir. Sergueï estime que «120, peut-être 130 hommes du bataillon ont été tués». Mercredi, l’hôpital de Zaporozhie (ville industrielle située à 200 km à l’ouest de Donetsk) annonçait que 87 corps avaient été transportés dans sa morgue, corroborant les estimations de Sergueï. Soixante-sept véhicules désintégrés pavent les accès sud d’Ilovaïsk, jouxtés de tombes creusées à la hâte. Jeudi encore, un corps démembré pendait à une ligne électrique.

Les combattants du Bataillon Donbass ne sont sans doute pas des anges. Après leur départ, les habitants d’Ilovaïsk, plus pro-russes que jamais après les destructions infligées à leur ville, n’ont de cesse de les vouer aux gémonies et d’évoquer leur cachot du sous-sol de l’école n° 14. Mais ils ne sont pas non plus les nazis dépeints par la propagande russe. Certains sont des vétérans, beaucoup d’entre eux occupaient la place Maïdan, à Kiev, durant l’hiver de la révolution. Sergueï, lui, est un russophone de Zaporozhie au chômage. «Nous ­avions surtout beaucoup de gens courageux, décidés à défendre leur terre», conclut-il, dénonçant pudiquement «le manque de coordination entre les forces».

A Kiev, l’opinion bouillonne, elle considère le Bataillon Donbass comme le prolongement de l’esprit de Maïdan sur le front. Cette semaine, son commandant, Semen Semenchenko, déjà icône médiatique, blessé durant les premiers jours à Ilovaïsk, sans doute pas exempt d’erreurs stratégiques, a pour la première fois enlevé sa cagoule en public, signant sa probable entrée en politique.

Maxim Eristavi, journaliste politique réputé, porte un regard lucide sur les effets ravageurs que pourrait avoir la débâcle. «L’opinion est absolument furieuse. Elle en veut aux généraux corrompus pour la retraite d’Ilovaïsk», constate-t-il. Selon lui, la population est «travaillée par le patriotisme de guerre», repoussant les causes de la défaite «sur la corruption rampante au sein de l’appareil politique».

Aux élections législatives anticipées prévues fin octobre, les électeurs pourraient opter pour un «vote de colère», en envoyant au parlement «les radicaux et les populistes qui promettent de reprendre l’est». Le risque, pour Maxim Eristavi, «c’est que cela détruise les fondements libéraux de la révolution de Maïdan, qui sont déjà en grand danger».

* Prénom d’emprunt

«Les Russes nous ont bombardés à l’arme lourde. Plus d’une centaine d’entre nous ont été tués»

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