Les militaires américains s'attendaient à rencontrer une résistance acharnée à Falloujah. Malgré la conquête rapide du bastion sunnite insurgé par les Marines et leurs protégés des forces irakiennes, la réalité a confirmé leurs craintes. Retour sur le bilan de plus d'une semaine de combats caractérisée, entre autres, par un contrôle très strict de l'information en provenance du champ de bataille.

A quoi ressemble désormais Falloujah?

A une ville morte. Les images prises par les photographes et les cameramans incorporés aux unités combattantes américaines offrent toutes le même spectacle: rues détruites par une pluie de bombes et de missiles, corps non identifiés jonchant les décombres, devantures des magasins éventrées à l'explosif pour permettre aux GI de fouiller les bâtiments, sans parler des clichés montrant des soldats américains en train de faire feu sur des Irakiens à terre et désarmés. La violence de ces images est largement supérieure à celles diffusées lors de la guerre d'Irak elle-même, en mars et avril 2003. Rien ou presque n'avait filtré à l'époque sur l'âpreté des combats de Nassiriyah qui furent, de loin, parmi les plus violents. La guerre urbaine qui se poursuit à Falloujah, pour être clair, correspond presque exactement au scénario catastrophe que les généraux américains redoutaient pour Bagdad: les rebelles, chassés de leurs caches, ne maîtrisent plus les rues. Mais ils se planquent sur les toits, piègent les maisons et, selon plusieurs témoignages de soldats américains blessés évacués en Allemagne, «se battent jusqu'à la mort». C'est pour cela que les combats perdurent. Officiellement, l'offensive a fait 1200 tués chez les insurgés, 38 morts et 275 blessés du côté américain. Mille cinquante-deux rebelles ont été arrêtés. Mais combien de cadavres pourrissent dans les ruines de la ville?

Le nombre des victimes civiles est-il important?

C'est la question cauchemar, même si les témoignages concordent pour dire qu'une large partie de la population de la ville, estimée à 200 000 habitants, avait fui avant l'assaut. Seuls 30 000 à 50 000 civils, terrés dans leurs maisons, seraient restés sur place. Sauf que… Fadhil Badrani, un journaliste irakien présent à Falloujah, craint le pire: «Nous n'avons vu des civils que le premier jour des combats. Mais au vu du déferlement de violence qui s'est emparé de la ville, ceux qui sont restés vivent un enfer.» Un convoi du Croissant-Rouge irakien acheminant des vivres et des médicaments vers le centre-ville est ainsi resté bloqué samedi à l'hôpital général, de l'autre coté de l'Euphrate. Toutes les infrastructures de la cité sont par ailleurs détruites: celle-ci est donc privée d'eau, d'électricité, de communications, d'approvisionnement en nourriture, de médicaments. L'état-major américain, très inquiet, a déployé derrière les Marines un premier bataillon chargé des «affaires civiles». Il est officiellement doté d'un budget de 20 millions de dollars pour «payer les compensations aux familles, réparer ce qui peut l'être et essayer de regagner la confiance de la population». Rappelons que le flou entourant le nombre de victimes civiles vaut pour la guerre dans son ensemble: il a fallu attendre plus d'un an pour que la très sérieuse revue Lancet avance un chiffre effrayant: plus de 100 000 Irakiens auraient été tués depuis mars 2003. Les pertes militaires américaines s'élèvent à environ 1140 tués depuis le début de la guerre, dont 877 au combat. Au 9 novembre, 8458 soldats américains avaient été blessés et 4526 n'ont pu reprendre leur service.

Que penser de la brutalité militaire américaine?

Dans le cas de Falloujah, les généraux du Pentagone n'ont jamais promis de guerre propre. Et pour cause: un tel assaut lancé en zone urbaine hostile, face à des insurgés maîtres du terrain, ne peut qu'être sanglant et horrible. Avec son lot d'exécutions sommaires et de «dommages collatéraux». La tactique a donc surtout consisté à éloigner le plus possible les caméras. Ce qui n'a pas empêché les images abominables de pleuvoir. Il ne faut pas oublier, toutefois, quels types d'insurgés combattent les GI. Depuis qu'ils ont pris le contrôle des principaux quartiers de la ville, les militaires américains ont découvert une cohorte d'horreurs: cellules aux murs tachés de sang, scènes d'exécution filmées et gravées sur des CD, cadavres d'hommes exécutés d'une balle dans le dos ou dans la tête… La découverte par les Marines d'un Syrien identifié comme Mohamed al-Joundi, le chauffeur présumé des journalistes français Christian Chesnot et Georges Malbrunot (disparus depuis 90 jours) confirme aussi que Falloujah servait de sanctuaire aux preneurs d'otages, dont la cruauté est à nouveau mise en évidence par l'assassinat de la Britannique Margaret Hassan. Pour déloger ce genre de fanatiques, l'armée américaine se devait de frapper très fort. C'est ce qu'elle a fait.

L'Irak sera-t-il, demain, ensanglanté par d'autres Falloujah?

C'est le vœu du terroriste Abou Moussab al-Zarqaoui, qui a encore exhorté lundi ses partisans de Falloujah à poursuivre le combat aux côtés des «héros de Bagdad et d'Al-Anbar, des lions de Mossoul et du Nord, des lionceaux de Dialla, Samarra et Salaheddine». Les insurgés n'ont toutefois pas les moyens de lutter sur plusieurs fronts à la fois. Le risque, plutôt que de voir tomber une autre ville entre leurs mains, est d'assister à la prolifération des attaques et des attentats-suicides. D'autant que l'armée américaine va payer cher, en termes d'effectifs, la bataille de Falloujah et le contrôle des villes «à risque» de Mossoul ou Ramadi. Celles-ci obligent l'état-major à immobiliser d'énormes quantités de troupes alors que les 142 000 soldats américains déjà déployés sont notoirement insuffisants et que plusieurs pays à petits contingents commencent à faire défection. La Hongrie devrait retirer sous peu ses 300 hommes, et les Pays-Bas ont annoncé qu'ils quitteront à la mi-mars l'Irak où 1300 de leurs soldats sont déployés.