Les immigrés d’Asie centrale délaissent en nombre la Russie

Eurasie La chute du rouble rend bien moins intéressants les emplois dévolus aux Tadjiks, Ouzbeks et autres Kirghizes

Les Russes sont habitués à les voir déneiger les trottoirs, conduire les taxis ou passer la serpillière dans les cafés mais, chute du rouble oblige, les émigrés des très pauvres ex-républiques soviétiques d’Asie centrale prennent désormais le chemin du retour.

«Depuis quelques mois, je n’ai presque plus rien à envoyer à ma famille», résume Soukhrab Tourakhonov, un Tadjik livreur de pizzas à Saint-Pétersbourg. «J’ai quatre enfants, ma fille aînée doit se marier bientôt: on a besoin d’argent.» Cet homme de 43 ans se donne encore un mois, deux mois au maximum. Si rien ne change, il quittera la Russie.

Qu’ils viennent comme Soukhrab du Tadjikistan, ou encore du Kirghizistan ou d’Ouzbékistan, près de 3 millions d’émigrés de ces pays d’Asie centrale vivent en Russie légalement, sensiblement plus si l’on compte les sans-papiers. Ils occupent le plus souvent des emplois peu qualifiés, rarement déclarés. Les transferts d’argent vers leurs familles représentent jusqu’à la moitié de l’économie de leurs pays d’origine.

Mais avec l’effondrement du rouble, qui a perdu la moitié de sa valeur face au dollar en un an sur fond de crise ukrainienne et de chute des cours du pétrole, l’équation change radicalement. Non seulement l’inflation galopante en Russie rogne les économies disponibles pour leurs proches, mais ces dernières, une fois converties, ne valent plus grand-chose.

La situation est aggravée par un durcissement de la législation, avec notamment l’introduction d’examens de langue russe et de nouvelles autorisations que les employeurs doivent demander – et payer – aux services migratoires.

Personne pour déneiger

Le risque d’un exode massif est apparu de manière spectaculaire en janvier, quand les trottoirs de Saint-Pétersbourg se sont retrouvés couverts de neige, comme souvent en cette période. Le nettoyage a été inhabituellement lent, causant des blessés par centaines, au point que les autorités ont demandé aux habitants de déneiger eux-mêmes l’ancienne capitale impériale à la place des employés communaux.

«Près de 30% des employés qui étaient partis comme d’habitude passer le Nouvel An chez eux en Ouzbékistan ou au Tadjikistan ne sont pas rentrés», reconnaît, sous couvert d’anonymat, le directeur d’une société de voirie.

Le vice-gouverneur de Saint-Pétersbourg, Igor Albine, a de son côté estimé récemment que la ville avait perdu la moitié des immigrés affectés à ce genre de travaux.

Pelle à la main dans une cour d’immeuble enneigée, Shavkat Mirzoïev, 47 ans, n’a pour l’instant pas l’intention de partir, mais il l’assure: «Cela devient dur: si la situation s’aggrave, on n’aura pas d’autre choix que de partir.»

«Ce n’est pas la peine de travailler ici si cela ne permet pas d’envoyer d’argent aux familles», confirme Marina Melnik, responsable d’une association d’aide à ces travailleurs.

Selon elle, avec des salaires d’environ 30 000 roubles (400 francs), les immigrés ne peuvent plus envoyer dans leur pays qu’autour de 200 francs par mois. «Ce n’est pas la peine de mener une vie très dure à Saint-Pétersbourg pour une somme aussi mince.»

La construction est également touchée: un responsable municipal, Mikhaïl Demidenko, a estimé que 15% des ouvriers à l’œuvre pour construire le nouveau stade Zenit Arena étaient partis.

Résultat de cet exode, prévoit Elena Khalimovskaïa, du cabinet Ernst & Young: «Il y aura probablement des hausses de salaires dans les domaines où travaillent» ces immigrés.

Au Tadjikistan, pays le plus pauvre d’Asie centrale, les autorités confirment le phénomène. Interrogé par l’AFP, le responsable du service de l’immigration, Anvar Boboïev, affirme qu’actuellement deux fois moins de Tadjiks partent travailler en Russie par rapport à la même période l’an dernier.

Pas mieux ailleurs

Pour compenser ce reflux de main-d’œuvre, le gouvernement veut créer 200 000 emplois cette année, mais des experts craignent que cela soit insuffisant, le nombre d’immigrés en Russie étant estimé entre 700 000 et un million.

«Les rentrées de devises chutent, la tension dans la société monte», observe le politologue Saïmouddine Doustov, qui appelle à une réforme agraire afin de faciliter l’accès à la terre.

De nombreux experts estiment toutefois que de nombreux ressortissants d’Asie centrale resteront en Russie ou finiront par y revenir après un séjour chez eux plus long que d’habitude.

«Il n’y a qu’en Russie que je peux gagner de l’argent pour ma famille», souligne Bakhtior, depuis le Tadjikistan, un pays rongé selon lui par les passe-droits accordés aux relations et par la corruption. A Saint-Pétersbourg, Moukhabbad Asseïéva, 50 ans, femme de ménage dans un café, confirme: «Je ne me souviens pas d’une période aussi difficile. Mais je n’ai pas l’intention de partir: c’est pire chez nous.»