Le flux d’immigrés en provenance de Tunisie s’est ralenti à Lampedusa. Mais il menace d’exploser en provenance de Libye. Rome craint une «catastrophe humanitaire» et le débarquement sur ses côtes de centaines de milliers de clandestins. Dans ce contexte et en toute urgence, le ministre de l’Intérieur italien Roberto Maroni a tenu hier une réunion de crise avec cinq de ses homologues européens (chypriote, espagnol, français, grec, maltais) pour tenter de leur arracher un soutien en tant que représentants de pays riverains de la Méditerranée puis essayer de transférer, avec leur appui, la question au niveau des vingt-sept membres de l’Union européenne.

«Selon les estimations, il y aurait aujourd’hui 2,5 millions de migrants en Libye, a indiqué Roberto Maroni. Parmi eux, il y en a environ 300 000 qui voudraient émigrer dans des délais relativement rapides». «Nous ne faisons pas encore face à une crise humanitaire en Libye mais cela ne veut pas dire que nous ne soyons pas préoccupés», a fait savoir la commissaire de l’UE chargée de l’Aide humanitaire, Kristalina Geogieva. «Le chiffre de 300 000 est un ordre de grandeur, nous n’avons pas d’estimations sensiblement différentes», a confirmé le ministre de l’Intérieur français Brice Hortefeux.

Avec la chute éventuelle du colonel Kadhafi, c’est le pacte migratoire très controversé voulu par Silvio Berlusconi avec le régime libyen qui risquerait en effet d’être remis en cause. Après le traité d’amitié signé en 2008 entre Rome et Tripoli à travers lequel l’Italie reconnaissait sa culpabilité pour la période coloniale et s’engageait à verser cinq milliards de dollars de réparations, Mouammar Kadhafi avait accepté de fermer, par la force et malgré les protestations des organisations non gouvernementales, le «robinet» de l’immigration. Sans Kadhafi, la porte de l’immigration au sud risque de sauter.

Déjà les pratiques mises en œuvre entre l’Italie et la Tunisie de Ben Ali sont aujourd’hui suspendues. Environ 6200 clandestins ont débarqué à Lampedusa depuis le mois dernier et le gouvernement italien attend l’autorisation des nouvelles autorités de Tunis pour pouvoir les rapatrier. «En attendant, ils sont dans des centres d’identification et d’expulsion. On peut les y retenir pendant six voire dix-huit mois», a indiqué le ministre Maroni qui a fait appel à la solidarité de l’Europe. «Nous sommes prêts à encaisser le choc d’un afflux massif. Dans tout le pays les préfets ont été invités à trouver des lieux d’accueil, a-t-il ajouté, mais nous ne pourrons pas le faire sur le long terme».

Partage du problème

Les six pays réunis hier à Rome poseront donc dès aujourd’hui à Bruxelles la question du partage des problèmes liés à l’immigration. Formellement, ils se sont engagés à demander «l’établissement d’un fonds spécial de solidarité destiné aux pays qui supportent les principaux flux migratoires à la suite de la crise en Afrique du Nord» ainsi que l’harmonisation des politiques d’accueil des réfugiés. Reste que le «système européen d’asile commun et durable», ne sera pas prêt du jour au lendemain et le montant du fonds spécial européen n’a pas été déterminé.

«Il y a notamment un débat pour savoir si ce doit être des sommes extrabudgétaires ou non», indique-t-on en coulisses. Hier, tous les ministres ont assuré qu’ils ne laisseront pas l’Italie seule face à l’arrivée massive d’immigrés. Mais Paris, comme la plupart des autres capitales n’entend pas, en l’état actuel des choses, partager concrètement la prise en charge de migrants illégaux notamment des Tunisiens arrivés à Lampedusa. Le gouvernement français a même renforcé au cours des derniers jours son escadron de gendarmerie mobile à Menton, à la frontière franco-italienne. «La solidarité au sein de l’UE se fait sur une base volontaire», a rappelé Michele Cicerone, le porte-parole de la commissaire chargée de l’immigration Cecilia Malmström, tout en avançant une solution pour l’heure inédite. Avec l’accord des Etats membres, «la Commission pourrait» en vertu du traité européen «accorder une protection temporaire d’un an» aux personnes fuyant les violences.