Près d'un an après les attentats du 11 septembre, le secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, visite le «second front» de la campagne antiterroriste: l'Asie du Sud-Est perçue par Washington à la fois comme un terreau fertile pour les futurs terroristes et comme un refuge idéal pour les fuyards d'Al-Qaida. Officiellement, le point d'orgue de cette tournée sud-est asiatique a été la signature jeudi à Brunei d'une déclaration conjointe sur la lutte antiterroriste par les Etats-Unis et les dix pays membres de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean). Cet accord d'assistance technique prévoit un renforcement de la coopération pour bloquer les circuits financiers des terroristes et contrôler les frontières. Mais la visite de Colin Powell à Djakarta et à Manille en fin de semaine constitue le véritable temps fort de cette tournée. Aux Philippines devenues la plaque tournante de la lutte antiterroriste en Asie-Pacifique, Colin Powell vient saluer un allié indéfectible. En Indonésie, le secrétaire d'Etat va tenter d'établir des ponts avec les autorités du plus grand pays musulman du monde où de nombreux groupes islamistes ne cachent pas leur antiaméricanisme virulent.

L'archipel philippin a été le laboratoire de la stratégie antiterroriste dans la région. Après avoir entraîné les soldats philippins pendant six mois à l'utilisation de matériel sophistiqué, les forces spéciales américaines plient bagage. Le bilan apparaît mitigé. Abu Sayyaf, un groupuscule islamiste qui a entretenu des liens avec Al-Qaida au milieu des années 90, est en déroute. Mais l'opération de sauvetage des trois otages – deux Américains et une Philippine – détenus par Abu Sayyaf lancée par les commandos philippins formés par les forces spéciales a tourné au désastre: deux otages sur trois ont été tués. Surtout, le mouvement terroriste, bien que sérieusement affaibli, n'est pas éradiqué: il subsiste plusieurs centaines de combattants dispersés dans l'archipel des Sulu – le chapelet d'îles qui rejoint le sud des Philippines et l'Indonésie – prêts à kidnapper d'autres voyageurs malheureux dès que l'occasion s'en présente.

Pour certains analystes philippins toutefois, la campagne contre Abu Sayyaf n'est qu'un prétexte. Washington visait surtout à rétablir une solide tête de pont au cœur de l'Asie du Sud-Est. La mission s'avérait délicate, car l'armée américaine avait été forcée en 1992 par un vote du Sénat philippin à quitter ses deux bases. Elle a été remplie au-delà des espérances de la Maison-Blanche: un «accord militaire de soutien et de logistique», concocté par le gouvernement philippin et qui n'attend que l'approbation de Washington, va permettre aux forces américaines d'utiliser à leur gré les bâtiments et les infrastructures partout dans l'archipel en échange du prolongement de la fourniture d'équipements militaires et de la formation des commandos philippins. «C'est encore mieux que d'avoir une base permanente. L'ensemble du pays devient une base américaine. Ils peuvent aller où ils veulent quand ils veulent», constate Nelson Navarro, un analyste politique à Manille.

Depuis Mindanao, la grande île du sud des Philippines, les Etats-Unis peuvent rayonner sur l'Indonésie et la Malaisie, les deux pays musulmans de la région. Le retour en catimini des forces américaines à proximité des eaux territoriales chinoises ne peut manquer non plus d'inquiéter Pékin. La principale préoccupation de Washington dans la sous-région reste l'Indonésie. Le gouvernement de Megawati Sukarnoputri, soucieux de ne pas se mettre à dos la frange musulmane militante de la population, a été de loin le moins coopératif avec les Etats-Unis dans le cadre de la campagne antiterroriste en Asie du Sud-Est. De manière significative, les deux Indonésiens présumés terroristes qui se trouvent en prison ont été condamnés par la justice philippine. Singapour et la Malaisie, qui ont démantelé à la fin de l'an passé un réseau islamiste régional baptisé Jemmaah Islamiya, affirment que les leaders continuent à vivre en Indonésie sans être inquiétés par les autorités.

Dans une récente interview, le chef de la police indonésienne, Dai Bachtiar, concède qu'il opère avec la plus extrême prudence: «il s'agit d'attraper le poisson sans troubler les eaux. Notre nation est très sensible lorsqu'il s'agit d'affaires religieuses». L'administration Bush pense pouvoir influencer cette approche en rétablissant rapidement la coopération militaire avec l'armée indonésienne suspendue depuis la crise du Timor-Oriental en 1999.