Britta a une vie bien remplie: un travail très prenant, beaucoup de sport, de sorties culturelles et quelques voyages au soleil avec son compagnon. Britta et Mark vivent ensemble depuis de longues années dans un vaste appartement aéré surplombant Berlin. Voici dix ans, ils ont décidé d’un commun accord de ne pas avoir d’enfant «pour profiter pleinement de la vie». A 45 ans passés, Britta se demande parfois aujourd’hui si elle a fait le bon choix. «Mais je vois bien que chacune de mes amies qui a eu un enfant a dû accepter une cassure dans sa carrière.»

En Allemagne, Britta est l’incarnation d’un phénomène urbain bien connu des démographes: un cinquième des Allemandes de l’Ouest nées entre 1960 et 1964 n’ont pas d’enfant (un tiers des diplômées de l’enseignement supérieur de cette tranche d’âge); 22% d’entre elles n’ont qu’un enfant. La politique familiale allemande, l’une des plus coûteuses et des plus ambitieuses au monde, n’y a pour l’instant rien changé.

L’Allemagne figure depuis des décennies dans le peloton de queue des pays européens en termes de natalité. En 2011, un nouveau record a été atteint avec 663 000 naissances dans le pays, 15 000 de moins qu’un an plus tôt. De nouveau, l’an passé, comme chaque année depuis 1972, le solde de la natalité a été négatif, avec 852 000 décès. Seule l’immigration a permis à la population allemande de se maintenir. A long terme, les prévisions font état de 500 000 décès de plus que de naissances par an en 2050. En 2060, l’Allemagne ne devrait plus compter que 65 à 70 millions d’habitants, au lieu de 81,85 millions l’an passé.

«Le nombre de naissances va continuer à diminuer», estime Steffen Kröhnert, chercheur à l’Institut berlinois pour la population et le développement. «Et ce, même si le nombre d’enfants par femme a légèrement augmenté depuis 2010, pour atteindre 1,4 enfant par femme au lieu de 1,39 auparavant. La natalité continuera à baisser, tout simplement parce que le nombre de femmes en âge de procréer recule.»

Cette légère remontée du taux de fécondité est pour l’instant le seul effet positif de la politique familiale coûteuse mise en place par étapes dans le pays depuis la fin de l’ère de Helmut Kohl. La politique familiale compte un total de 160 mesures (y compris les avantages fiscaux) d’un volume de 195 milliards d’euros (234 milliards de francs) par an.

«Le principal problème de l’Allemagne est toujours la place accordée aux femmes dans la société, déplore Steffen Kröhnert. Le modèle traditionnel dominant, où le père travaille tandis que la mère s’occupe des enfants et du foyer, est de plus en plus rejeté par les jeunes femmes, notamment dans les villes. Si elles doivent choisir entre travail et famille, les jeunes femmes, surtout celles qui ont fait des études supérieures, choisissent leur carrière.»

Longtemps, la politique familiale de l’Allemagne a été marquée par le contexte de la Guerre froide. «En Allemagne de l’ouest, on pourrait presque dire que la politique familiale a bloqué les évolutions sociales», estime Michaela Kreyenfeld, sociologue à l’Institut Max Planck de Rostock. «La priorité était de tout faire autrement que la RDA, qui encourageait les naissances et le travail des femmes. Depuis la fin de la Guerre froide, les priorités ont évolué, aussi sous la pression démographique, qui menace l’équilibre des budgets sociaux.»

Confrontée au recul de sa population et à la pénurie en main-d’œuvre qualifiée, l’Allemagne décide, à la fin des années 1990, de tourner le dos au modèle familial traditionnel prôné par Helmut Kohl, pour qui une femme au foyer était un chômeur de moins. En permettant aux mères de travailler, Berlin espère à la fois encourager la natalité et utiliser le «réservoir» de main-d’œuvre qualifiée que représentent les jeunes mères contraintes de renoncer à leur travail, faute de moyen de garde.

Par étapes, les gouvernements allemands mettent l’accent sur la garde des enfants. A compter de l’été 2013, chaque famille pourra exiger une place de crèche pour les moins de 3 ans.

En parallèle, une panoplie d’incitations financières est mise en place: le montant des allocations familiales passe, là encore par étapes, à 250 euros (300 francs) par enfant et par mois, au total 38,6 milliards d’euros (46,4 milliards de francs). Angela Merkel fait adopter le maintien du salaire parental à hauteur de 60% (plafonné à 1800 euros) pendant un an (14 mois si les deux parents se partagent la garde de leur enfant). Contre-mesure adoptée sous la pression des conservateurs bavarois, une «prime au fourneau» accordée aux mères qui cessent de travailler pour s’occuper de leur bébé devrait bientôt compléter cet arsenal.

«Les instruments mis en place ne peuvent agir, car ils sont souvent contradictoires, déplore Steffen Kröhnert. On a créé, au cours des dernières années, toutes sortes d’incitations nouvelles, sans supprimer les instruments du passé. On cherche à inciter les femmes à travailler, mais on ne supprime pas le régime fiscal très désavantageux pour les mères qui travaillent; on veut créer plus de crèches, mais on met en place une «prime aux fourneaux». Tout cela est incohérent.»

Christina Schröder, pourtant, conserve bon espoir que ces coûteuses mesures finiront par porter leurs fruits. Le désir d’enfant des Allemands a en effet légèrement progressé au cours des dernières années. 53% des Allemands sans enfant de moins de 50 ans assurent «vouloir un enfant»; 28% aimeraient «peut-être avoir un enfant».

«On incite les femmes à travailler, mais on ne supprime pas le régime fiscal désavantageux pour les mères actives»