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Les femmes khasi sont plus émancipées que les Indiennes en général. Beaucoup d’entre elles dirigent un petit commerce. Ici, elles sont même chargées de la fabrication et de la vente de l’alcool traditionnel à base de riz. Impensable ailleurs en Inde…
© Vanessa Dougnac

Reportage

En Inde, chez les reines des nuages

Dans le lointain nord-est de l’Inde, la tradition matrilinéaire des tribus khasi a créé une société plus égalitaire et respectueuse des femmes

Dans l’Etat du Meghalaya, littéralement «la demeure des nuages», les collines des Khasi ont la grâce et la majesté des matins du monde. Sous des déluges intermittents, elles dessinent un labyrinthe végétal, dense et sauvage, saigné de rivières qui coulent en cascades depuis le haut plateau du nord-est de l’Inde, bordé par la vallée du Brahmapoutre, jusqu’à la plaine du Bangladesh.

Les hommes de la tribu khasi se sont adaptés à cette nature démesurée au fil de leur histoire. Ils ont tissé de gigantesques ponts vivants avec les racines des arbres pour enjamber les rivières, et ils ont relié leurs villages par un réseau de sentiers et d’escaliers au cœur de la jungle escarpée. Et puis, un jour, la légende raconte que les hommes khasi partirent à la chasse. Durant leur absence, leur village fut attaqué par un clan ennemi. Les femmes, restées seules, parvinrent à repousser les assaillants. Pour les honorer, les hommes les sacrèrent gardiennes des biens du clan.

Anomalie dans l’Inde patriarcale

Dans la réalité, la structure des Khasi pose effectivement la femme en légataire unique des terres et des titres. Ce système rare a résisté à l’usure des siècles. Il est aujourd’hui l’un des plus larges systèmes matrilinéaires au monde. Les historiens, eux, avancent d’autres thèses pour expliquer cette anomalie culturelle au sein d’une Inde patriarcale et conservatrice. Pour certains, le système matrilinéaire aurait permis un lignage préservé par les femmes, à une époque où les hommes avaient différentes partenaires sexuelles. Pour d’autres, cette société vulnérable se serait appuyée sur les femmes pour pallier l’absence des hommes qui partaient à la guerre.

Ainsi, les mères khasi transmettent le nom de leur clan à leurs enfants. Les filles cadettes, ou à défaut les nièces, sont les uniques héritières de la propriété ancestrale. Dans cet Etat créé en 1972 et comptant aujourd’hui 3 millions d’habitants, dont 1,4 million de Khasi, la Constitution de l’Inde reconnaît même ce droit coutumier. Il en résulte une société plutôt pacifiste, égalitaire et protectrice de la nature. Chez les Khasi, et comme chez les tribus voisines des Garos et des Jaintia, la naissance d’une fille est une fête. Il n’y a pas de castes, pas de mariages arrangés, pas de dot. L’amour est permis, à condition de réunir un homme et une femme issus de clans différents. Les noces célébrées, le mari vient habiter dans le foyer de son épouse. Et si le couple bat de l’aile, divorce et remariage sont autorisés.

«C’est le rukom»

Dociles, les hommes khasi se plient aux règles matrilinéaires. «C’est le rukom, la coutume», approuve Pynsho Khonjgee. Ce grand-père vit dans une hutte qui appartient à sa femme. Les missionnaires blancs, qui ont converti au christianisme la quasi-totalité du Meghalaya durant la colonisation britannique, n’ont pas réussi à dompter son petit village de Nohwet. «Les chrétiens nous disent encore de nous convertir mais nous ne le ferons pas!», promet le vieil homme. Lui suit la religion khasi, monothéiste et animiste, et pratique toujours des rituels d’exorcisme et de divination. Dans la forêt, les villageois vénèrent des «bosquets sacrés».

Pour ces sociétés basées sur la récolte des noix d’arec, des feuilles de laurier, des fruits et du poivre, l’homme et la nature se protègent mutuellement. «A l’heure où les hommes détruisent la planète, nous continuons à travailler ensemble pour entretenir notre espace», commente Theilin Phanbuh, présidente de la Commission nationale pour les femmes du Meghalaya. Ici, écologie, religion et féminité se rejoignent.

Village le plus propre d’Asie

La preuve en est donnée au village voisin, Mawlynnong, tout propret et fleuri. Les 95 habitations ressemblent à des maisons de poupées. Ce prodige vaut à Mawlynnong le titre de «village le plus propre d’Asie» et, désormais, la curiosité ébahie des touristes d’une Inde où l’hygiène reste un désastre. «Le premier d’entre nous qui voit une saleté la nettoie, explique une habitante, Belinda Khongtiang. C’est ainsi depuis toujours, et les hommes comme les femmes plantent des fleurs.» Assis devant sa hutte, Enes Well Khonglamet partage sa certitude: «Même si le monde change, nous ne changerons pas notre culture.»

Plus loin, au village de Smit, la grande prêtresse khasi que l’on appelle la «reine mère» officie. Ses rituels sont populaires et la queue des villageoises s’allonge devant son imposante maison dont le pilier central est censé la relier à Dieu. A l’aide d’un poignard, la reine mère fait mine de couper une mèche de cheveux des femmes pour les délivrer du «Thlen», le mauvais esprit. Pendant ce temps, Kongor A. Diengdoh, son mari, qui n’en est pas pour autant son roi, explique son sort d’homme. «Oui, je suis au service de ma femme. Ce sera notre fille aînée qui héritera de son rôle religieux et notre cadette recevra les titres et les biens. Mais à la maison, c’est moi qui décide», tient-il à rappeler.

Les hommes décident

C’est là toute la différence avec une société matriarcale. Chez les Khasi, les hommes, et en particulier les oncles maternels, détiennent le pouvoir. «Ils prennent les décisions pour leur famille et leur clan», explique Kriverton Khongmen, le chef du village de Riwai. Aucun dirigeant du Meghalaya n’a jamais été une femme. Et les conseils de village s’articulent autour de l’autorité patriarcale.

Lorsqu’un garçon naît, la tradition veut qu’il reçoive trois flèches. La première est destinée à sa protection, la seconde à celle de sa famille et la troisième à son clan. A sa mort, les trois flèches seront lancées en direction des points cardinaux – sauf celui de l’est afin de ne pas «blesser» le soleil. L’homme est ainsi le défenseur du clan et la femme en est la gardienne. «Cela crée un partage équilibré des rôles», estime Sona Lyndem, une enseignante khasi. Autrefois, ce système visait à la prospérité du clan. Il a contribué à forger la liberté des femmes. «Nous n’avons pas peur de parler aux hommes, acquiesce Kwadsgbon Khonglam, une grand-mère du village Riwai. Quand j’observe les touristes indiennes, c’est sûr qu’elles n’ont pas d’assurance.»

L'influence de la modernité

La gent masculine ne voit pas d’un si bon œil le système matrilinéaire. «Il n’est pas adapté à notre époque», juge Kaith Pariat, qui milite pour un régime patrilinéaire au sein d’une Association pour la réforme de la structure familiale. «Au Meghalaya, les garçons sont discriminés dès la naissance. Les filles réussissent dans leurs études. Mais les garçons sont en échec et sombrent parfois dans le chômage, la dépression ou l’alcoolisme. La loi coutumière ne les reconnaît pas. La tradition a dépossédé les hommes.»

Les coutumes millénaires se heurtent fatalement à la modernité, dans une région de moins en moins isolée. Les Khasi jouissent de privilèges en tant que tribu répertoriée, de la préservation de leurs terres aux exonérations fiscales. Des migrants en profitent pour épouser des femmes khasi ou acheter leurs signatures afin d’user de leurs terres riches en minerais. «Les clans se fragilisent, souligne Iamon Syiem, professeure de sociologie dans la capitale de l’Etat, Shillong. Les Khasi sont en pleine transition. Dans le contexte urbain, l’oncle maternel rend moins souvent visite à la famille et est remplacé par le père, selon la vision chrétienne patriarcale.» Afin d’éviter les conflits, les couples modernes de Shillong tentent de partager équitablement responsabilités et héritage.

Résistance

Et les ruelles vallonnées de la jolie capitale restent une ode aux femmes et un défi à l’Inde entière. La société matrilinéaire a émancipé – voire occidentalisé – ces femmes tribales. Elles conduisent, tiennent des boutiques, s’habillent librement. Coquettes, les étudiantes s’attardent à la sortie de la messe pour plaisanter avec leurs camarades du sexe opposé. Dans les bars, le soir, elles boivent de l’alcool si elles en ont envie et ne craignent pas d’être agressées. Elles font fi de la pudibonderie des plaines de l’Inde dont les habitants les regardent parfois avec outrage. Ou envie. Seul l’Etat du Kerala, au sud, compte une tribu au fonctionnement similaire.

Les femmes khasi ont aussi la voix suave et le rythme dans la peau, forgés par les gospels appris dans les églises. Shillong est perçue, autre exception, comme la capitale du rock en Inde. La musicienne Tipriti Kharbangar, du groupe Soulmate, chante le blues et la soul, et excelle quand elle est sur scène. «Nos traditions matrilinéaires sont fortes mais mes parents m’ont simplement appris à croire en moi et j’ai été élevée avec amour au milieu de trois frères. Nous étions traités de la même façon. Alors moi aussi, j’ai pris une guitare.» Et la chanteuse prône la nuance: «Les hommes et les femmes ont besoin les uns des autres. Nous devons nous respecter et c’est ce que notre culture nous a appris de génération en génération.»

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