«Voici notre adresse. Quoi qu'en disent les autorités, nous avons besoin de votre solidarité.» Le père Antonisamy, vice-recteur de l'évêché de Vailankanni, ne cache pas son irritation à l'égard du pouvoir central indien qui refuse l'aide humanitaire occidentale pour faire face à la catastrophe. Situé dans le district de Nagapattinam, ce bourg de 12 000 habitants a payé un lourd tribut. «Le raz de marée a détruit toute la côte. Près de 2000 personnes sont mortes. Des familles ont tout perdu. Des dizaines d'enfants se retrouvent orphelins. Les rescapés sont toujours sous le choc. Les pêcheurs n'ont plus ni bateaux ni filets. Vous pouvez les aider à reconstruire leur vie», poursuit le religieux. En Inde, le tsunami a fait près de 12 000 morts, dont les deux tiers dans la petite ville de Nagapattinam, à Vailankanni et à Pondicherry.

Aide au compte-gouttes

Le père Antonisamy sait qu'en Europe, l'élan de générosité pour les victimes du tsunami a été immense. Il ne comprend pas que l'Inde refuse cette main tendue alors que les besoins sont immenses. A Vailankanni, près d'un tiers de la population locale vit de la mer. Les pêcheurs habitaient des bidonvilles à quelques pas de la plage. Leurs huttes ont été emportées dès la première vague.

Vailankanni, le Lourdes de l'Orient, attire de milliers de pèlerins, notamment à Noël. Plusieurs centaines d'entre eux ont péri le 26 décembre. «Il y avait des cadavres partout», se souvient Lucas, un enseignant de dessin. Une bonne partie de la population vit grâce aux multiples activités liées à l'église: dispensaire, école, orphelinat, maison pour personnes âgées. A côté de la basilique, elle-même épargnée, le marché est anéanti. Mais petit à petit, le village se remet à vivre. Les marchands de cierges, de statues de la vierge et de fleurs ont repris leur commerce.

L'aide arrive au compte-gouttes. L'Etat a offert 60 kg de riz, deux couvertures, trois litres de kérosène et 4000 roupies (140 francs) par famille. Les organisations non gouvernementales (ONG) ont aussi apporté nourriture, vêtements, eau et parfois des médicaments. Mais les bourgades isolées ont dû attendre plusieurs jours avant de recevoir les premiers secours. Le gouvernement régional a promis des logements provisoires avant la fin du mois. Ceux-ci sont en construction, en tôle et en plastique. Chaque famille aura droit à une pièce d'une dizaine de mètres carrés. Pour Lucas, à la tête d'une famille de neuf membres, le calvaire n'est pas terminé: «Les politiciens ne se rendent pas compte de ce qui nous arrive.» Son collègue Anand ajoute: «Les gens croient que les problèmes sont réglés une fois qu'ils ont fait un don, c'est ridicule.»

Saravanan Thangela est membre de la Dhan Foundation, laquelle souhaite aider les paysans et les pêcheurs, en leur accordant notamment de petits crédits. Il ne partage pas les critiques du père Antonisamy ni celles de Lucas et d'Anand. «Nous n'avons pas besoin d'aide étrangère. Nous sommes la quatrième économie mondiale et la deuxième nation la plus peuplée. Si chacun donne une roupie, il y en aura assez.»

Confiance ou fierté nationaliste mal placée? La question est d'actualité. Le premier ministre indien Manmohan Singh a dû intervenir pour affirmer que le pays n'avait effectivement pas besoin d'aide d'urgence, mais était ouvert à l'aide à la reconstruction. Selon The Hindu, un quotidien publié à Chennai (l'ancienne Madras), l'appréhension des autorités vis-à-vis des organisations humanitaires est compréhensible. N'étaient-elles pas 280 à vouloir intervenir? Le même journal met également en garde contre le prosélytisme. Les extrémistes hindous de Rastrya Swayam Sewak, les églises évangéliques ainsi que des scientologues sont en effet présents à Vailankanni et dans les régions sinistrées. On raconte l'histoire du groupe Hare Krishna qui a fourni des repas végétariens durant cinq jours dans un camp provisoire. Lorsque les pêcheurs ont demandé des filets, le groupe a répondu que c'était contraire à sa croyance qui s'oppose à la capture de toute forme de vie. Le groupe a été aussitôt chassé du camp.

L'aide suisse en cas de catastrophe suit ce débat avec un certain intérêt. Elle est parmi les rares à rester sur place malgré le refus public de l'assistance étrangère. Deux experts travaillent d'arrache-pied à Vailankanni et dans les villages voisins. Arrivés immédiatement après la catastrophe, ils ont vite compris que l'approvisionnement en eau potable était un problème prioritaire. La nappe souterraine est polluée par des matières fécales ou de l'eau salée. Grâce à un laboratoire portatif, les experts analysent la qualité de l'eau et prévoient l'installation des points d'approvisionnement ainsi que des sanitaires dans les camps temporaires. Un autre programme est prévu pour le long terme. «Les gens et même les autorités nous remercient. Ils connaissent le danger que représente l'eau polluée pour la santé», explique Pierre-André Studder, responsable de la mission.