Inde

En Inde, le secret du mariage arrangé

L’entrepreneur Murugavel Janakiraman a inventé Matrimony.com, le portail numéro un du mariage arrangé en Inde

Dans le bureau de Murugavel Janakiraman, des dessins de sa fille sont punaisés à côté des photos de famille. Il présente fièrement les portraits de ses enfants Arjun et Anisha, de sa mère, qui vit sous son toit, et de Deepa, sa femme, qu’il a épousée grâce au site matrimonial le plus populaire du pays, Matrimony.com. On n’est jamais mieux servi que par soi-même puisque c’est lui, Murugavel Janakiraman, qui a fondé ce portail internet en 2000. Le site affiche aujourd’hui une croissance fulgurante et a effectué en septembre une introduction en bourse remarquée.

Moustache généreuse et sourire franc, l’homme d’affaires incarne ce qu’il vend: des mariages arrangés qui se nouent sur le Web, soit l’association de valeurs traditionnelles avec la pure technologie. Cet autodidacte tamoul de 46 ans s’est fait une place en or sur le marché du mariage, sacro-saint événement pour les 1,3 milliard d’habitants de l’Inde. Son site, qui emploie 750 personnes, occupe le dernier étage d’une tour de Chennai. On y jouit, face à la mer, d’une des plus belles vues de la capitale du Tamil Nadu.

Une offre segmentée

L’originalité de Matrimony.com est de proposer des sites adaptés à chaque catégorie sociale. «En Inde, 95% des mariages ont lieu au sein d’une caste ou d’une communauté», explique Murugavel Janakiraman. Sous l’ombrelle du site, il propose plus de 300 plateformes matrimoniales.

Des sites sont destinés aux chrétiens, aux musulmans, et ainsi de suite avec les sikhs, les jaïns et les principales castes hindoues. Il y a même un site pour les mangliks, damnés que personne ne veut épouser car leur horoscope n’augure rien de bon pour un mariage, ou encore les militaires, les divorcés, les élites… «La segmentation est l’une des clés de notre succès», estime le fondateur.

Les gens pensent qu’ils seront heureux s’ils se ressemblent. Il y a des critères prioritaires: langue, religion, caste, horoscope. Ensuite, les goûts sont négociables

107 millions de célibataires

Cette recette offre des possibilités infinies pour se tailler une part du gâteau au sein de la gigantesque industrie du mariage indienne, estimée à 820 millions de francs par an. Les clients potentiels sont légion: le pays compte 107 millions de célibataires âgés de 18 à 35 ans. Murugavel Janakiraman a déjà permis près de 1 million de mariages et compte 3 millions de membres actifs qui paient une inscription pour trouver l’âme sœur.

Derrière les baies vitrées, celui que ses employés appellent «Muruga» contemple la ville de Chennai qui s’étend à ses pieds. Elle raconte son histoire. Au nord se trouvait l’appartement sans électricité où il a grandi. Dans le port, son père a trimé comme manœuvre. Mais lui s’est avéré doué en informatique.

En 1996, il s’installe en qualité de consultant aux Etats-Unis. C’est là qu’il crée un site internet pour la diaspora tamoule. Il ajoute une section matrimoniale et remarque qu’elle attire de nombreux visiteurs. Il décide de se concentrer sur ce business et ouvre, en 2000, des sites exclusifs et payants. La formule ne changera plus.

Réminiscences d’un sytème aboli par la Constitution

La qualité de sa vision s’inscrit dans sa propension à comprendre les attentes de ses clients. Le Graal du mariage arrangé, c’est un mariage heureux. Selon Matrimony.com, le bonheur d’un couple passe par le partage d’un maximum de points communs. Adieu l’exotisme, la différence et le mystère! «Les gens pensent qu’ils seront heureux s’ils se ressemblent, admet-il. Il y a des critères prioritaires: langue, religion, caste, horoscope. Ensuite, les goûts sont négociables.»

Sur l’application, les candidats définissent leur profil et leurs attentes. S’ils le souhaitent, ils spécifient leur caste et sous-caste – s’ils ne le font pas, ils auront très peu de chance d’obtenir des réponses. Matrimony.com affiche ainsi sans complexe le système aboli par la Constitution.

200 ingénieurs pour «matcher»

«A travers la caste, nous visons les gens issus d’une même culture, ce qui limite les frictions dans les mariages», explique le patron. En théorie, les intéressés prétendent ne pas s’en soucier. Pour Adnyesh Dalpati et Apurva Mhatre, mariés en 2012 grâce au site, l’important était une «concordance culturelle et sociale».

Trouver sa moitié est d’abord un projet social. Les algorithmes de Matrimony.com l’ont compris avec brio. Une équipe de 20 analystes appuyés par 200 ingénieurs travaille sur la sélection des couples potentiels, qu’on appelle les «matchs». Une intelligence artificielle brasse une base de données établie sur la base des 30 millions d’inscrits au cours des dix-sept ans d’existence du site. Dans le cas d’Adnyesh et d’Apurva, le résultat en dit long: tous deux sont ingénieurs, issus de la même caste et leur famille habite dans le même quartier de Bombay. Bingo!

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Libération de la femme

«Nous pouvons prédire le succès des couples potentiels, affirme M. R. Chandrasekar, l’un des responsables du site. Par exemple, un ingénieur dit être indifférent à la profession de l’autre. Mais notre algorithme sait que les ingénieurs préfèrent les ingénieurs. Nous allons donc lui montrer un candidat ingénieur.» Et d’admettre qu’il existe aussi une sélection interne sur l’apparence physique des candidats, avec des systèmes de notations…

Janakiraman répète qu’il ne désire pas changer la société: «Nous offrons ce que le client souhaite. Néanmoins, nous avons contribué à la libération de la femme.» C’est le cas d’Apurva, dont la famille avait essayé de lui trouver un mari: «Il faut alors recevoir la visite du prétendant, devant toute la famille, et un rejet peut être blessant, explique la jeune femme. Je me suis inscrite sur Matrimony.com et j’ai pu prendre mes décisions librement.»

«Les traditions vont perdurer»

Janakiraman pourrait être inquiet face à la déferlante des Tinder et autres applications de rencontre. Il n’en est rien. «C’est un marché urbain très limité qui ne reflète pas la réalité de l’Inde. Les traditions vont perdurer encore quelques décennies», pronostique-t-il en lorgnant sur l’Inde rurale, dont l’accès aux technologies ne cesse de s’étendre.

Et pourtant, il est un mot que ce roi du mariage n’aura jamais prononcé au cours de notre entretien: «amour». Le critère ne fait pas partie de ceux qui ont été programmés par ses ingénieurs. Dans une Inde pudique, l’amour reste un secret magique qui appartient à l’intimité des jeunes époux. Pour le pire et pour le meilleur.

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