Officiellement, le président pakistanais Pervez Musharraf et le premier ministre indien Atal Behari Vajpayee se sont juste retrouvés lundi matin pour une «rencontre courtoise» durant laquelle ils ont exprimé «l'espoir que le processus de normalisation se poursuive» entre leurs deux pays. En réalité, le pas franchi lors de cette rencontre matinale à la résidence présidentielle d'Islamabad, en marge du sommet de l'Association d'Asie du sud pour la coopération régionale (Saarc), pourrait s'avérer plus grand qu'il n'y paraît.

Le fait que, selon le ministre pakistanais de l'Information, Sheikh Rashid, «tous les sujets ont été évoqués: Cachemire, reprise du dialogue bilatéral et terrorisme...» est en soi un événement. C'est la première fois que le chef du gouvernement indien, au pouvoir depuis 1998, se rendait dans la capitale pakistanaise. Mieux: depuis juillet 2001, lors d'un sommet bilatéral à Agra, près de New Delhi, les leaders des deux frères ennemis nucléarisés du sous-continent ne s'étaient pas entretenus en tête-à-tête. Une période de fortes tensions au sujet de l'Afghanistan, de la nébuleuse terroriste Al-Qaida et surtout du territoire indien disputé du Jammu et Cachemire s'était ensuivie. Elle avait culminé au début 2002, après l'attaque de terroristes, le 13 décembre 2001, contre le parlement de New Delhi. Plus d'un million d'hommes furent alors massés le long de la frontière par les deux pays prêts à en découdre, obligeant Washington à intervenir. La tenue en octobre 2002 d'élections régionales au Cachemire, considérées plutôt libres et démocratiques par les observateurs mais minées par une participation inférieure à 50% n'avait pas réussi à calmer le jeu.

Reprise de contact prometteuse

Cette reprise des contacts au plus haut niveau entre New Delhi et Islamabad est d'autant plus prometteuse qu'elle intervient à un moment politique clef pour Musharraf et Vajpayee. Le général président pakistanais – qui a échappé de justesse à une deuxième tentative d'attentat le 25 décembre à Rawalpindi – vient d'obtenir le vote à la majorité des deux tiers par le parlement d'amendements constitutionnels confortant ses pouvoirs, plus de quatre ans après le coup d'état militaire «feutré» qui l'a installé aux commandes. Atal Behari Vajpayee, lui, a vu son leadership conforté par la victoire de son parti nationaliste hindou BJP aux dernières élections régionales partielles de décembre. Son rival, l'historique parti du Congrès, est en mauvaise posture avant les prochaines législatives indiennes envisagées pour avril ou mai.

Les deux dirigeants peuvent en outre se targuer, l'un et l'autre, de bonnes relations avec l'administration Bush, soucieuse de stabiliser l'Afghanistan, de poursuivre sa traque contre les partisans d'Oussama Ben Laden et d'élucider les zones d'ombre nucléaires de ces deux puissances (voir ci-dessous). Le numéro un indien a ainsi été reçu le 23 septembre dernier par George Bush, en marge de l'assemblée générale de l'ONU. Pervez Musharraf, pour sa part, est depuis le 11 septembre 2001 un allié compliqué à gérer, mais indispensable pour les Etats-Unis. L'homme fort d'Islamabad est le rempart le plus solide dont bénéficient les Américains contre la frange la plus islamisée de l'armée pakistanaise, emmenée entre autres par l'ancien chef des services secrets – et ex-protégé de la CIA! – le général Hamid Gul.

La situation au Cachemire, cause de deux guerres en 1965 et 1971 et d'une crise grave en 1999, profite également d'une accalmie. Après la proposition d'Atal Behari Vajpayee de tendre une «main amicale» au Pakistan en avril, lors d'un voyage à Srinagar, les deux pays ont conclu en novembre un accord de cessez-le-feu le long de la «ligne de démarcation» (la frontière informelle) et New Delhi a proposé d'étendre cette cessation des hostilités aux contreforts himalayens du glacier Siachen, où les duels d'artillerie se poursuivent. En décembre, une avancée politique supplémentaire a eu lieu, lorsqu'Islamabad a renoncé à sa demande historique de référendum sur le territoire disputé.

Sur le terrain enfin, le chef de l'exécutif régional cachemiri, Mufti Mohammed Sayeed, campe sur une ligne de dialogue avec les différentes factions propices à un apaisement. «Une résolution politique du conflit du Cachemire a désormais les faveurs de New Delhi», estimait en décembre dans un rapport l'International Crisis Group. Tout en soulignant l'importance décisive des «pressions américaines» sur les deux protagonistes, conscients que la reprise de leur dialogue bilatéral constitue aussi une monnaie d'échange pour obtenir aide et concessions économiques des Etats-Unis et de l'Europe.