Point de festivités pour cause de Covid-19 à Kinshasa pour le 60e anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo (RDC). L’humeur n’est pas à la fête tant les promesses de l’indépendance ne se sont pas concrétisées. Les énormes réserves minières, au lieu de favoriser le développement, suscitent bien des convoitises et nourrissent la déstabilisation du Congo.

Mardi, les Congolais se sont souvenus du sacrifice de Patrice Lumumba. Le 30 juin 1960, le jeune leader annonçait triomphalement l’indépendance. Il rappelait la cruauté du régime colonialiste et appelait à une relation «d’égal à égal» avec la Belgique. «Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté. […] L’indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain», lançait-il.

L’éphémère premier ministre fut assassiné le 17 janvier 1961 par des séparatistes de la province du Katanga, sous l’œil d’officiers belges. Mais Patrice Lumumba n’est pas la seule personnalité africaine à avoir été tuée à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante. Une période charnière pour le continent noir, durant laquelle de nombreux pays ont accédé à l’indépendance.

Trois ans avant la mort de Lumumba, l’armée française tue de sang-froid le leader indépendantiste camerounais Ruben Um Nyobé, revenu clandestinement au pays. Le 29 mars 1959, l’avion de Barthélemy Boganda, le premier président de la République centrafricaine, s’écrase en pleine savane dans des circonstances suspectes. Enfin, le 3 novembre 1960, Félix Moumié, le successeur de Nyobé, meurt à Genève, après une atroce agonie consécutive à un empoisonnement.

«Un tournant»

«Ces assassinats ont été un tournant, car ces leaders n’ont pas été remplacés, expose la chercheuse française Karine Ramondy, qui s’est penchée sur ces quatre assassinats, dans un livre qui vient de paraître (Leaders assassinés en Afrique centrale, L’Harmattan, 2020). La France et la Belgique avaient pris soin de ne pas généraliser l’éducation. Les élites n’étaient pas légion. En faisant disparaître les têtes de ces mouvements nationalistes, la relève n’était pas assurée et on pouvait facilement les remplacer par des dirigeants plus accommodants», analyse-t-elle. Comme le maréchal Mobutu, le chef d’état-major qui avait trahi et fait livrer Lumumba à ses tueurs, et qui est resté au pouvoir jusqu’en 1997, siphonnant les ressources du pays.

S’agissait-il d’un plan concerté? La chercheuse n’a pas de certitude mais certains leaders, à l’instar de Patrice Lumumba, s’étaient fait beaucoup d’ennemis: la Belgique et la France mais aussi le Royaume-Uni et les Etats-Unis, qui voyaient en lui un communiste, peut-être le Portugal, accroché à ses colonies, mais aussi le régime d’apartheid d’Afrique du Sud, inquiet des appels de Lumumba à la libération des Noirs. «Patrice Lumumba n’avait aucune chance», tranche Karine Ramondy.

Le «non-lieu» genevois

La Française s’est aussi replongée dans le dossier de Félix Moumié, en s’intéressant au parcours de William Bechtel, le barbouze français qui a, selon toute vraisemblance, versé du thalium dans son Pernot dans un hôtel genevois. L’empoisonnement a fait alors les gros titres de la presse genevoise.

Entre-temps, le suspect a pris la fuite. La police retrouve dans son appartement des plans pour pister Moumié, qu’il a approché sous une couverture de journaliste, ainsi que des traces du poison. Karine Ramondy a déterré les états de service de Bechtel. Il ne s’agissait pas du premier venu. Ce héros de la résistance devenu réserviste des services secrets était un spécialiste de la traque de personnalités honnies de la France d’alors, comme les leaders du FLN algérien.

Malgré les éléments accablants accumulés contre lui, William Bechtel, défendu par le jeune avocat Marc Bonnant, a bénéficié d’un non-lieu devant la justice genevoise. Le dossier judiciaire est depuis introuvable. Qui a commandité l’empoisonnement? Karine Ramondy a retrouvé la trace de feux verts à d’autres assassinats annotés de la main de Jacques Foccart, l’éminence grise à l’Elysée chargée de la perpétuation des relations de dépendance avec les anciennes colonies. Des documents judiciaires ont aussi été transmis par la Confédération à la France, alors que, dès 1960, la Suisse reconnaît rapidement les nouveaux pays africains, afin de se placer sur le continent.