En moins de quarante-huit heures, l'Equateur a connu une insurrection, un coup d'Etat, la succession de deux juntes éphémères, puis l'accession au pouvoir de son sixième président en quatre ans. Deux véritables journées des dupes qui ont en fait ramené le pays à la case départ, puisque le nouveau dirigeant, vice-président du gouvernement déchu, paraît déterminé à mener la même politique.

Au moins les apparences démocratiques sont-elles sauves. Le général qui a renversé vendredi soir Jamil Mahuad et pris la tête, dans la nuit, d'une «junte de salut national» de trois membres a en effet remis le pouvoir à Gustavo Noboa, un juriste et universitaire de 62 ans, qui a aussitôt été investi par le parlement, reçu le soutien explicite des Etats-Unis, et même la bénédiction de son prédécesseur qui s'est effacé en lui souhaitant bonne chance.

S'il compte, pour l'instant, sur l'appui de la hiérarchie militaire et le soutien d'une communauté internationale soulagée, Etats-Unis en tête, par le «happy end» de la crise, Gustavo Noboa devra désarmer l'hostilité des «révolutionnaires» frustrés de leur victoire. «Le peuple équatorien a été trahi», a déclaré Antonio Vargas, le leader indien propulsé durant quatre heures au sein du triumvirat de la junte. «Si Noboa essaie de faire la même chose que Mahuad, nous, les Indiens, nous nous soulèverons à nouveau», a prévenu un autre responsable de la Confédération des nationalités indigènes (Conaie).

L'affaire commence le 15 janvier. Une dizaine de milliers d'Indiens (qui constituent 40% de la population) investissent les rues de Quito et réclament la démission du président Jamil Mahuad, 50 ans, qui s'est montré incapable de juguler la banqueroute du pays et s'apprête à promulguer de nouvelles mesures d'austérité. Mercredi, les dirigeants indigènes demandent aux chefs de l'armée de renverser le président Mahuad et de reconnaître la légitimité d'un «gouvernement de salut national». Le commandant en chef de l'armée, le général Carlos Mendoza, assure cependant que la troupe reste fidèle au président.

«Junte de salut public»

Vendredi, 3000 manifestants envahissent les locaux du Congrès et ceux, voisins, de la Cour suprême. Les soldats qui protégeaient les lieux se sont ralliés à l'émeute, entraînés par le colonel Lucio Gutierrez et plusieurs officiers subalternes. Celui-ci annonce la formation d'une «junte de salut public», composée de lui-même, de l'ancien président de la Cour suprême, Carlos Solozarno, et d'Antonio Vargas, le chef indigène à l'origine des grèves et des manifestations. Jamil Mahuad s'enfuit du palais présidentiel. Quelques heures plus tard, le coup d'Etat est consommé. Pour «éviter un bain de sang», le général Mendoza en a pris la tête, éliminant de la junte le colonel Gutierrez (il semble que celui-ci ait été arrêté, la hiérarchie militaire parvenant à juguler ce qui a été, également, une mutinerie). En coulisses, les Etats-Unis menacent d'isoler diplomatiquement le pays et de lui couper les vivres.

Samedi, à l'aube, nouvelle surprise: le général Mendoza confie le pouvoir à Gustavo Noboa: «J'appelle mes camarades en armes à rétablir l'ordre légal.» A 7 h 30, le nouveau président prête serment au Ministère de la défense. Il maintiendra, annonce-t-il, le plan de dollarisation de l'économie décidé par son prédécesseur deux semaines plut tôt et qui avait attisé la colère populaire. Le Congrès se réunit dans les locaux d'une banque à Guayaquil. Par 87 voix contre une, il considère que le président a abandonné son poste et que Noboa doit lui succéder.

Juriste et ancien recteur de l'Université catholique de Quito, Gustavo Noboa est confronté à «la pire crise de l'histoire du pays», comme il l'a lui-même constaté: l'Equateur est quasiment en banqueroute, avec six habitants sur dix vivant en dessous du seuil de pauvreté (pour une population de 12,4 millions). Les caisses sont vides, l'administration archaïque et la situation sociale explosive.

L'irruption de Gustavo Noboa, personnalité jusqu'alors effacée, soulage tout le monde sans rassurer personne. L'ancien président Leon Febres Cordero résume le pessimisme général: «La confiance intérieure est détruite. L'image du pays est désastreuse. Si nous ne créons pas des emplois ni relançons la production, l'Equateur est liquidé.»