Enseignement

Indignation en Turquie: le gouvernement retire Darwin des manuels scolaires

L’opposition critique un «lavage de cerveau» mis en œuvre par le gouvernement islamo-conservateur, après la décision de ne plus enseigner la théorie de l’évolution aux écoliers turcs

Le chef du Conseil de l’éducation turc, Alparslan Durmus, a annoncé fin juin que la théorie de l’évolution de Charles Darwin ne serait plus enseignée à partir de la rentrée prochaine dans le pays. L’ensemble de la réforme entrera en vigueur d’ici à 2019.

«Nous avons mis de côté certains sujets polémiques parce que nous savons qu’il est impossible pour nos étudiants d’avoir les connaissances scientifiques ou les éléments nécessaires pour les appréhender», a déclaré Alparslan Durmus dans une vidéo présentant la réforme des programmes scolaires.

Une théorie «scientifiquement obsolète et pourrie»

L’enseignement de la théorie de l’évolution ne démarrera désormais qu’au niveau universitaire. En outre, les programmes scolaires tourneront le dos à «une vision eurocentrée, par exemple dans les cours d’histoire», selon le chef du Conseil de l’éducation.

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Le vice-premier ministre Numan Kurtulmus avait qualifié en janvier la théorie de l’évolution de «scientifiquement obsolète et pourrie». «Il n’y a pas de règle disant qu’il faut absolument l’enseigner», avait-il déclaré.

Selon le ministre de l’Education, Ismet Yilmaz, les nouveaux programmes visent à «offrir aux enfants une bien meilleure éducation». L’objectif, selon lui, est de faire en sorte que les «enfants et étudiants ne se contentent pas d’utiliser la connaissance et la technologie, mais qu’ils en créent».

Une réforme «négative pour le pays»

Mais pour Feray Aytekin Aydogan, qui dirige le puissant syndicat d’enseignants Egitim-Sen, critique du gouvernement, cette réforme est un «pas un arrière» et «sera négative pour le pays».

Insistant sur le «danger» d’une telle réforme, Feray Aytekin Aydogan souligne qu’en Iran, pourtant une République islamique, soixante heures de cours sont consacrées à la théorie de l’évolution et 11 heures à Charles Darwin, père de la théorie. «Nous ne nous soumettrons pas à l’obscurité. Nous continuerons à promouvoir l’éducation scientifique», ajoute-t-elle.

«Ce gouvernement AKP lave le cerveau de nos jeunes avec ce programme rétrograde», déclare Baris Yarkadas, député du principal parti d’opposition (CHP, social-démocrate). Il affirme qu’il s’agit «de rapprocher la Turquie des pays islamistes dirigés par la charia [loi islamique]», comme l’Arabie saoudite.

«Ce qu’ils veulent, c’est retirer complètement l’éducation laïque et scientifique pour éviter d’avoir une génération qui réfléchit, questionne et crée», ajoute-t-il. Même inquiétude pour la jeunesse chez la députée indépendante Aylin Nazliaka. «Ils veulent créer un appareil idéologique avec des jeunes qui pensent comme eux.»

Le Ministère de l’éducation, contacté par l’AFP, s’est refusé à tout commentaire.

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L’enseignement de l’histoire modifié

Des détracteurs de la réforme lui reprochent également d’accorder une moindre place à l’enseignement de l’histoire d’Atatürk, père fondateur de la République turque moderne et laïque.

Avant l’annonce officielle des détails de la réforme, la présidente de l’Association de la pensée kémaliste (ADD), Tansel Cölasan, avait affirmé que l’objectif était de créer une mentalité hostile à la république. «Cette république démocratique, laïque, a été construite grâce à l’éducation scientifique», avait-elle insisté.

Pour elle, ce projet s’inscrit dans la volonté du pouvoir de créer une «nouvelle Turquie» en amont du centième anniversaire de la république, en 2023.

Lorsque l’ébauche de réforme a été soumise au public en début d’année, le Ministère de l’éducation avait reçu plus de 180 000 plaintes et commentaires, principalement à propos de l’enseignement de l’héritage d’Atatürk, selon le quotidien Hürriyet.

Dans la plupart des commentaires, le public demandait le maintien de l’enseignement de la théorie de l’évolution au lycée et que plus de place soit accordée à Atatürk, selon la même source.

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